À travailler!
Jupette et Taïaut,
Ils étaient connus de nous tous au siècle dernier , ils ne sont pas passés inaperçus lors de leur existence, on ne les oublie pas. L’une tout en parfums attirait les regards d’une façon élégante, l’autre tout en fêlants dégageait des odeurs, qu’une mémoire même peu olfactive ne peut oublier.
Ils habitaient à peu près dans le même secteur, dans la région de Toirac. Tous les deux avaient pour habitude de se rendre à Figeac, de préférence les jours de marché!
Le premier qui était une figure typique du pays, s’appelait Robert, mais tout le monde le connaissait sous le nom de Taïaut.
J’ai oublié le nom du second, le soleil ne m’a pourtant pas taper sur la tête, cette petite parenthèse, pour vous dire que c’est ce que disait les gens du pays quand il parlait de lui. Jupette, en effet avait voyagé et s’était exposé aux rayons violents du climat africain.
De là, à établir un raccourci avec sa tenue excentrique, il n’y avait qu’un pas à faire.
Remarquez, je peux ouvrir une petite parenthèse, pour vous relater en quelques lignes l’histoire qui est arrivée à mon grand-père paternel. Après cinq années de légion, au début du siècle dernier, avec en prime la traversée du désert dans des secteurs très agités, il est recruté pour servir dans la garde républicaine à Paris. Un ancien de la garde, a la mauvaise idée, de le traiter de bleu dès son arrivée. L’insulte est inacceptable pour le béret vert, il saisit son éperon et le lui plante dans le dos!
Geste qui lui vaut de passer devant la justice militaire.
Il voit sa peine cependant, réduite au minimum, car le garde républicain qu’il a blessé reconnaît qu’il l’a provoqué.
Ma grand-mère, écrit pour signaler que pendant son séjour dans le désert, le sirocco et le soleil ont eu raison de son mental. Réformé pour débilité, il n’en sera pas moins rappelé pour combattre pendant la grande guerre, où il est décoré à deux reprises pour son héroïsme et sa bravoure les armes à la main, lors de la terrible bataille de la Marne en 1914 puis, pour celle de la Somme en 1916. J’ouvre une parenthèse, pour rappeler que cette terrible bataille, en 1916, s’est soldée par une hécatombe! Trente milles combattants d’une vingtaine d’années sont morts la première journée! On peut donc en conclure, que les coups de chaleur sur la tronche, ne sont pas rédhibitoires, pour devenir un excellent combattant et défendre cœur et âme son bon pays.
Ayant moi-même, connu les commandos parachutistes du 8 RPIMA je me demande si je n’aurais pas eu le même réflexe que mon aïeul , face à ce type de provocation mais, me direz-vous, tel grand-père tel petit fils!
Mais revenons, à nos deux lascars lotois.
Taïaut était issu d’une famille très ancienne qui figurait parmi les consuls du pays dès le XVII ème siècle, ils avaient donc eu très longtemps des postes de responsables dans la vie de la communauté. Ils se sont construit un patrimoine non négligeable au fil du temps. Et notre brave Taïaux profitaient des quelques richesses que ses braves aïeux lui avaient laissées en héritage.
On le sentait venir de loin cet animal, je ne saurais vous décrire son odeur, car comme le disait justement le philosophe Alain, on ne peut pas parler de lumière à un aveugle! Ou difficilement n’est-ce pas?
Là, on se trouve dans la même situation, aussi ayez la gentillesse de demander à ceux qui l’on connu, si ce petit exploit de description linguistique est à leur portée.
Taïaux traînait à longueur de journée, il a parcouru tous les chemins du Causse et de la rivière, en quête de quelques victuailles à se mettre sous la dent.
Il n’était pas pauvre, je vous le rappelle, mais il en avait la parfaite attitude. Lorsque sa vieille mobylette bleue était en panne, il prenait le car SNCF pour se déplacer entre Figeac et Cajarc.
Inutile de vous préciser que dès le passage de la porte de l’autobus, il incommodait la totalité des passagers, et il n’avait pas son pareil les jours de grandes affluences pour obtenir une place assise rapidement.
Une flatulence bien placée, suffisait pour dégager les sièges autour de lui.
Suite à une chute sur son engin motorisé, blessé à une jambe, il est conduit à l’hôpital. Le personnel voyant ce spécimen arriver décident sur le champs de le laver , et malgré ses vibrantes protestations finissent par le coincer sous la douche pour lui enlever quelques couches de crasse.
Inutile de vous dire que les aides soignantes ont eu droit à une série de phrases que je préfère taire.
Il est réparti soigné et heureux que ce supplice soit enfin derrière lui.
Muni de deux béquilles, il profita de son léger handicap pour se faire plaindre, et eut une idée géniale pour arrêter les voitures, tout simplement en jetant ses béquilles face à elles, avant qu’elles ne passent devant lui.
Hélas, les malheurs succèdent souvent aux malheurs, et les années parfois se ressemblent, il est à nouveau victime d’un accident inattendu. La journée plus chaude que d’habitude avait fait fondre le macadam, les chopines avaient succédées aux chopines, comment voulez-vous échapper à votre destin dans ces conditions extrêmes?
De retour vers des soins obligatoires, il fait des pieds et des mains, pour ne pas subir le même outrage que dis-je châtiment que l’année précédente!
Il fait face au personnel, qui dans un élan de volonté hors du commun, décident de le conduire à nouveau vers le pommeau salutaire.
Quand il leur rétorque :
« Ah non…ça suffit ! S’offusqua t’il ! Je suis propre, vous m’avez déjà fait le coup l’année dernière! »
Que dire de ses passages à Figeac, où il avait ses habitudes, et où l’hiver il pénétrait dans le hall de la poste. La table providentielle qui se trouvait là, lui servait à étaler ses papiers gras, il sortait alors un vieux quignon de pain et quelques victuailles bien grasses, parfois même il sauçait son pain moisi dans une boîte de conserve au contenu douteux, où une croûte épaisse s’était formée.
Un jour, alors qu’il regagnait son charnier natal, il a eu la surprise de voir qu’un énorme rocher s’était détaché de la colline qui surplombait sa vieille baraque et recouvrait sa chambre! Les pompiers qui pensaient le trouver dessous, eurent l’agréable surprise de le voir débarquer frétillant comme un gardon que l’on vient d’attraper au bout d’un hameçon!
« Si vous me cherchez leur dit-il, sourire aux lèvres je suis là! »
Bien sûr je pourrais vous raconter bien plus d’anecdotes sur sa vie, je terminerai par les deniers mots qu’il m’a dit, alors qu’il arrivait au pied de ma maison natale :
«Comment vont vos parents?…«Et les anciens où sont-ils ? Il y a longtemps que je ne les ai pas vus ?»
Les pauvres avaient quitté ce monde, depuis plus de trente ans!
Il a fini sa vie dans un fossé à la sortie d’un virage, à l’âge avancé de 77 ans.
Il eut encore le plaisir même après sa mort, de faire un joli pied de nez à ses successeurs , grâce à ses dernières volontés, mais faute d’avoir bien trop exagéré elles ne furent pas suivies.
Ainsi, s’acheva la vie de Taïaut, celui qui joua au pauvre alors qu’il ne l’était pas. On se souviendra de lui, avec son béret sur le côté couvrant une silhouette rondouillarde circulant sur une mobylette bleue aux humeurs vrombissantes, comparables à celles de son maître.
Jupette, elle, à l’inverse était très coquette elle se rendait à Figeac depuis Carayac également en mobylette.
J’ai eu droit un jour à un spectacle saisissant, alors que je pédalais en direction de Faycelles! Une panthère rose aux effluves printanières me doubla, toute voile dehors, me laissant admirer des dessous chics, semblables aux dentelles du cygne.
Jupette refusait qu’on l’appelle Monsieur , il appréciait qu’on le reconnaisse en tant que dame.
On pouvait la rencontrer à la courte paille régulièrement, son plaisir était d’avoir des compliments sur sa tenue vestimentaire, surtout quand elle avait revêtu un nouvel ensemble enfin, les femmes apprécieront
cet état d’âme purement féminin.
Il était plus femme qu’homme!


