
CYPRIEN
Aujourd’hui je vais vous parler à nouveau de notre voisin Cyprien. Il était né mendiant de son état, comme l’on devient épicier, maçon, ou encore forgeron!
En cette lointaine époque, la mendicité n’était pas interdite, les riches n’avaient pas honte des pauvres, les pauvres ne rougissaient pas de leur indigence, ils n’enviaient absolument pas leur richesse. La misère était chose commune on pouvait être plus ou moins pauvres, on vivait ainsi sans en faire un scandale !
La pauvreté n’étonnait personne, elle ne blessait personne, bien sûr je vous parle d’un temps depuis longtemps révolue. Jadis les vagabonds sillonnaient nos campagnes, les effluves printanières comme par enchantement les sortaient de leur torpeur hivernale dans le coin d’une grange où ils hibernaient tels des ours dans la paille ou dans le foin. La besace sur l’épaule, la barbe abondante, la bouche édentée, incultes, habillés de guenilles, ils partaient à la recherche d’un peu de travail pour un croûton de pain, un verre de vin. "Où il y a du pain et du vin le Roi peut venir" disait un proverbe, et dans le temps on se contentait de cette richesse ! Le cyprien de mon enfance était si pauvre que je pensais qu’il n’avait jamais eu une mère et un père.
Il était né comme ses parents sur un lit de fourrage tassé. L’accoucheuse de service la mère Puech était venue délivrer sa pauvre mère! Inutile de vous dire que le travail c’était déroulé sans anicroche ce jour-là ! Toutes les communes avaient leur spécialistes, des praticiens sans diplôme bien évidemment. Du guérisseur à l’infirmière en passant par le rebouteux au croque-mort, les gens du pays n’avaient donc aucun soucis à se faire ou presque ! Il arrivait parfois que les événements ne se passent pas comme on les aurait souhaités ! Ainsi une mise au monde pouvait avoir des conséquences tragiques. Un enfant par manque d’oxygène pouvait mourir ou au mieux devenir l’idiot du village. Le pire se produisait quand la mère et le bébé ne survivaient pas à cette redoutable épreuve.
Pour notre ami Cyprien le miracle de l’existence n’avait posé aucun problème, sa mère et lui allait pouvoir goûter aux joies que procurent la maternité. J’ai mis longtemps à me faire à l’idée de cet état de fait!
Je n’imaginais pas enfant qu’il ait eu une famille. Il s’appelait Cyprien et cela suffisait amplement à mes yeux, pourquoi se serait-il embarrassait d’un patronyme ? Je ne vous cache pas ma déception quand j’ai appris qu’il avait des géniteurs comme moi.
Sa maman l’avait initié à son métier de
mendiant, et tout petit il la suivait et l’imitait dans une gestuelle parfaite!
Il représentait un tout, semblable à ces personnages bibliques qui se suffisent à eux même, il pouvait très bien n’avoir aucune généalogie, son existence n’avait à souffrir d’aucune explication, c’était Cyprien, mon Cyprien, notre Cyprien le mendiant mythique de la vallée du Lot.
Cyprien avait une manière bien particulière de se vêtir il avait la fâcheuse habitude d’empiler sur sa carcasse les vêtements qu’on lui donnait.
Il avait ainsi l’allure d’un Vendredi tous les jours de la semaine ! Il superposait même les couvres chefs sur sa tête qui finalement ne paraissait pas dégarnie pour son âge ! D’ailleurs quel âge avait-il ? personne au pays aurait pu répondre précisément à cette question ! Lui-même le savait-il ?
Sa manière de se vêtir à l’aveugle avait l’avantage de libérer ses mains ce qui est essentiel pour un mal voyant qui cherche sa route à tâtons, et qui en plus tend la main pour quémander un morceau de pain.
Cyprien était un redoutable chercheur d’escargots du petit gris au bourgogne très peu avaient la chance de lui échapper même s’ils le voyaient arriver de loin avec leurs grandes antennes !
L’inverse n’était pas vrai comme je viens de vous l’expliquer !
Il venait les proposer régulièrement à ma grand mère qui les mettait à dégorger dans une grosse réserve d’eau salée grillagée.
Elle lui donnait alors quelques sous en échange, puis l’invitait à venir les déguster quelques jours plus tard.
Ces bestioles à cornes préparées à l’oseille étaient succulentes, c’était à notre tour de baver devant elles avant d’être copieusement servi !
A une personne du pays un jour d’automne Cyprien lança : -Vau castanar !…je vais ramasser les châtaignes, elle moqueuse : «et comment pourras-tu les trouver, tu oublies que tu es presque aveugle ?» Il lui répondît du tac au tac en expert en la matière : « Mes yeux ne servent à rien, c’est avec les pieds que je les sens !».
Cyprien avait des circuits bien à lui, il passait souvent par Capdenac, où une fois il avait donné un très mauvais exemple, car habité ce jour là !…paroles des gens du pays par l’esprit satanique !.
Jugez-en plutôt !
Une fois qu’il était ivre mort, parce que des personnes mals intentionnés, lui avaient apporté du vin en abondance, et que tout le monde était inquiet pensant qu’il avait rendu l’âme, tant son attitude était immobile et figée, soudain, le voilà qui commence à remuer faiblement. Chacun pousse un ouf de soulagement et remercie le seigneur ! Soudain Cyprien s’agite, son visage s’illumine, avec ce sourire si caractéristique aux aveugles : « Gara ! soupire t’il en extase : « me caldrià una drolleta !» Maintenant il me faudrait une fillette!. Tous les témoins s’enfuirent offusqués par ces paroles diaboliques, mais rassurés sur le sort du pauvre hère.
Il se rendait tous les ans à la foire de la commune, il faisait l’honneur de sa visite au villageois, c’était à sa manière un prince en déplacement.
Personne n’aurait pensé d’ailleurs qu’elle puisse avoir lieu sans lui !
L’annonce de son arrivée se répandait comme l’écho d’un son de clôche !
Les enfants à la sortie de l’école se précipitaient pour aller à sa rencontre.
Moqueurs parfois ils imitaient le vrombissement des voitures ce qui le mettait hors de lui !
Il faut dire, qu’un jour encore plus sombre que les autres une de ces satanées automobile avait tué son brave chien auquel il tenait beaucoup plus que la prunelle de ses yeux, vous comprenez aisément pourquoi !
Est-ce un signe, le jour où Cyprien a cessé de venir, la foire à décliné, puis a fini par mourir.
"Post hoc, propter hoc ? "
Relation de cause à effet ou pure coïncidence, mieux vaut ne pas essayer de trancher.
C’était un homme important finalement
au pays, il siégeait près de la barrière à l’entrée des villages. Assis sur les marches du calvaire de pierres de Loupiac ou de Faycelles qui lui servait de trône au carrefour de quatre chemins là notre Cyprien tenait conseil au milieu de sa cour d’enfants il n’était pas rancunier auxquels venaient se mêler quelques paysans qui ne manquaient pas l’occasion de l’harceler de questions indiscrètes.
Ces réponses étaient très pertinentes et souvent l’interlocuteur se trouvait bien embarrassé par une verve qu’il n’avait pas vu venir!
Que cela soit dans son fief de Causse et Diège au lieu dit le Cazalous ou dans le secteur de la Madeleine jusqu’au clocher des principaux villages il avait trouvé des âmes sensibles à la pauvreté.
Rosalie, Marceline, Justine, et la Maria lui ouvraient leur cœur en lui faisant profiter d’une charité exemplaire !
Ce n’était pas pour autant un profiteur, il n’arrivait jamais les mains vides, dans sa besace se trouvait tous les trésors que la nature généreuse offre aux chercheurs avertis au gré des saisons.
Dans cette précieuse réserve pouvait se cacher l’or noir du Quercy…des châtaignes…des noix, ou encore des fraises des bois.
Il trouvait dans cet échange de bons procédés
une ouverture enrichissante à son âme de mendiant.
Cyprien eut une fin tragique, aussi douloureuse que celle de la Virgile son amour. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par la voix de mon père qui a répondu à ma question : « On ne voit plus Cyprien depuis longtemps, où est-il ?».
« Tu sais Maurice il était âgé, il vivait dans une très vieille grange où un seul coin de toiture l’abritait, cet hiver il a voulu replacer quelques tuiles pour qu’il ne lui pleuve pas dessus et il a fait une chute mortelle ! on n’a rien retrouvé de lui à par quelques os, les rats l’avaient entièrement devoré !
Ainsi à finit tragiquement la vie de Cyprien, le mendiant qui marqua de son empreinte de pauvre et de riche à la fois ma prime jeunesse.