Voici Momo le clochard avant que Belle ne lui transmette un peu de savoir vivre dans le monde rangé de la société,
Le repas sur la péniche avec Belle
- Monte, Momo!
Comme à chacune de nos rencontres, mon cœur prend de la vitesse, les soupapes cognent fort. Le moteur va-t-il tenir ?
Ma composition florale à la main, j’avance, elle m’attend sur le palier. Belle est toujours plus belle !
- Oh, Seigneur! Tu m’apportes un bouquet de fleurs, tu es trop gentil, il est magnifique, tu ne pouvais pas me faire plus plaisir !
Je la crois sur parole et je pense honnêtement que si je lui avais tendu un billet de vingt euros, elle n’aurait pas été plus heureuse !
Incroyable !....Et le Seigneur qui revient en boucle !
Elle dépose un baiser dont elle a le secret sur mes lèvres puis, dans les secondes qui suivent, elle s’écrie :
- Vite !....Un vase, de l’eau !
Je réalise une chose : quelle que soit la religion, les coutumes liées aux habitudes sont identiques !
Belle a tout organisé, le planning est fait.
Nous allons quitter la maison de bonne heure, il fait beau aujourd’hui, nous en profiterons pour flâner au bord de l’eau verte.
Nous voilà donc, main dans la main, en bordure du canal où ne voguent pas que des bateaux !
Nous batifolons et, fidèle à mon habitude, je sors quelques phrases marrantes de mon répertoire, il faut que je sois bon, sinon elle s’amuse à me surnommer "Blaguounet".
Soudain, au loin, j’aperçois une silhouette qui ne m’est pas inconnue.
Belle semble avoir la même réaction que moi.
- Mais, c’est Lola, mon amie !
Punaise, rappelez-vous, la belle correspondante de la Dépêche du Midi arrive à grands pas vers nous !
Dix mètres avant le télescopage, elles courent l’une vers l’autre, puis s’enlacent amicalement.
- Je te présente Momo, tu sais, je t’en ai déjà touché deux mots.
- Oui, il s'agit de ton nouveau copain.
Sur le coup je suis un peu déstabilisé !
- Je crois que l’on se connaît...
- Oui, votre voix me dit quelque chose. Rappelez-vous l’interview ! Le meeting de Mélanchon !
- Ce n’est pas vrai, vous êtes Momo, le clochard du meeting mélanchonien ?
- Oui !
- Seigneur, je n’en reviens pas! Vous êtes méconnaissable…vous sentez bon!
- Je vous retourne le compliment !
- Vous êtes plutôt mignon!
- Je vous l’avais dit, ma mère m’avait d’ailleurs appelé Mignon le jour de ma naissance !
- Eh bien, Belle, quelle surprise !
Puis une conversation s’engage entre elles, j’apprends qu’elles se sont connues lors d’un reportage au lycée.
Soudain, je ne sais pas pourquoi, une des deux prononce le nom de Macron.Et là, une sorte de fusion des âmes se produit ! Je ne vous dis pas ce qu’il prend dans les gencives, le petit homme.
Elles citent des noms d’oiseaux, de lieux en France, des pays étrangers, des situations insoutenables, je ne comprends pas le quart du tiers de ce qu’elles se racontent, un vrai feu d’artifice à deux mois du 14 juillet !
Putain, elles s’entendent super bien, je comprends dans la foulée pourquoi les politiques sont aussi bien protégés ! Le cordon bleu blanc rouge a intérêt à être solide et le public filtré !
Une s’arrête, l’autre argumente ! J'en profite pour aller pisser un coup, histoire de troubler un peu plus l’eau verte du canal.
J’aurais eu largement le temps, je vous l’avoue, de me siffler un litron avant que la tension ne redescende aussi vite qu’elle était montée !
Je reviens à pas feutrés vers elles en espérant que je ne vais pas les importuner.
- Eh bien, dites-moi, vous en aviez des choses à vous raconter !
Je pense, dans les vestiges de mon for intérieur: « Toi qui ne l’avais pas laissé parler lors de l’interview, tu as dû la frustrer ! Quel con ! Quel con ! »
Belle reprend :
- Bon, on se retrouve autour d’un kebab mercredi prochain, on a encore beaucoup de choses à se dire!
- OK, d’accord ! Là où on a l’habitude d’aller !
Punaise ! Elles ne se sont pas tout dit, peut-être que Belle veut lui parler de moi ?
Nous sommes à nouveau seuls à quelques encablures de la péniche que nous abordons par bâbord.
Belle a réservé une table à tribord dans un coin tranquille très bien ventilé, le pied !
Nous nous engageons sur le ponton d’une largeur correcte qui me laisse penser que tout se passera bien à la fin du repas lorsque l’on quittera le navire.
Une personne très élégante arborant un superbe nœud papillon, le commandant de la péniche sûrement, nous reçoit :
- Deux couverts ?
Belle : - 0ui…J’ai réservé la table au fond à droite.
- Si vous voulez bien me suivre!
- Si vous voulez bien vous asseoir.
Quelles questions, c’est sûr, on ne va pas bouf...manger debout !
- Je vous apporte la carte.
- Pour quoi faire, on n’est pas perdu ! Apportez-nous plutôt à bouf...
Belle : - Chut ! Chut !
La table est bien mise, au premier abord, il ne manque rien.
Belle : - Momo, ce n’est pas le commandant, c’est un simple serveur !
- Incroyable ! Je me demande comment est habillé le maître de la péniche...
Le serveur revient.
-Voici, monsieur, madame.
- Merci, moussaillon !
Belle : - Tu choisis ce que tu veux, ce soir, c’est moi qui régale!
- Mieux vaut que ce soit toi ! Purée, je n’y vois rien ! Le dépliant est de qualité, mais l’écriture est trouble !
Belle : - Tu dois être presbyte !
- Si tu le dis….Je ne pensais pas qu’on parlerait de sexe en début de repas.
- Chut…chut! Arrête, Blaguounet !
Belle : - Je lis la carte, tu choisis ! Cassolette de cassoulet...
- Passe à autre chose, n’oublie pas que je dors chez toi ce soir !
- Choucroute royale garnie...
- Putain, mais on est à Toulouse ici ou en Alsace?
- Spaghetti bolognaise...
-Non, on verra plus tard, si on a encore faim !
- Aligot de l’Aubrac, veau de l’Aveyron...
- Oui oui, ça, c’est bien !
Belle : - Je prends la même chose que toi.
Le moussaillon revient et nous pose la question qui fâche :
- Vous boirez bien un peu de vin ?
- Un peu ! C’est un euphémisme, j’espère, j’apprécie votre façon de plaisanter !
- Je vous apporte la carte.
C’est une maladie chez lui ! Avec Carafon on a été de vignoble en vignoble, de cave en cave sans jamais se perdre !
Le moussaillon revient.
- La voici !
Il s’apprête à repartir…
- Attendez, attendez, j’ai soif ! Vous avez du vin du coin ?
- On a du Fronton et un très bon Madiran.
- C’est bon ! C’est bon! Apportez-nous de quoi tenir un siège !
- On est bien ici, tu es content, Momo ?
- Bien sûr, Belle, c’est la première fois que je mange sur un bateau, tu as eu une bonne idée même si je n’aime pas l’eau.
Le moussaillon revient, je commençais à me demander s’il ne trouvait pas les munitions.
Chose bizarre, il se pointe avec une seule petite bouteille, l’ouvre et me dit :
- Goûtez-le, Monsieur !
- Eh, je veux, oui, moussaillon ! Allez! Allez! Allez! Punaise, vous me le plaignez ou quoi ? C’est tout juste si j’ai pu me rincer le gosier juste derrière ma dent creuse !…..Purée, il est bon! Vous pouvez remplir les ballons, apprêtez-vous à revenir très rapidement, artilleur! Pourvu que l’on ne soit pas tombé sur celui qui coince la bulle !
- Momo, penses-tu qu’un jour nous vivrons ensemble ?
- Non, Belle, je suis un voyageur solitaire!
- J’aime les voyageurs solitaires!
- Je suis un marginal comme il n’en existe plus!
- J’aime les marginaux comme il n’en existe plus!
- Je suis une poussière instable, un alcoolique crasseux, je n’ai jamais travaillé, je suis usé, fatigué. Arrêtons de parler de cela, Belle, vivons des jours heureux, en amoureux, pour qu’ils s’inscrivent à jamais dans nos esprits. Rien ne doit pouvoir les soustraire à nos vies, afin qu’un jour peut-être ils puissent unir nos âmes !
- Voici l’aligot, regardez comme il file bien !
-Vous pouvez nous ramener un Madiran ? J’ai failli vous dire un petit ! Moussaillon, avec vous je me méfie !
- Tu me sers, Momo ?
- Pas de soucis, amène ta gamelle !...Pas possible, cet aligot ! Tu as vu ? Il s’étire comme moi sur ma paillasse. Oh putain ! Ça y est, il y en a plus sur la table que dans ton assiette!
Belle : - Ce n’est pas grave, ça arrive presque chaque fois.
- Je vais ramasser ce qui est tombé avec ma main! Allez, hop ! C’est bon, je lèche ma paluche et le tour est joué!
Après deux tentatives, Belle est enfin servie!
Pour la tranche de veau, tout se passe sans éclaboussures, les miracles existent.
- Allez, je ne vais pas m’embêter, à la bonne franquette ! Je vais manger directement dans le plat !
Belle: - Tu exagères quand même, tout le monde nous regarde !
- Non ! Me regarde ! J’ai l’habitude, ne t’inquiète pas, si tu savais le nombre de photos qui circulent avec ma trombine crasseuse sur le net ! Avec mon pote Carafon, on a même fait la couverture d’Ici Paname, de vraies bêtes de bord de Seine ! Tu es avec une star, une étoile au firmament, tu vas voir d’ici la fin du repas, on va avoir droit aux selfies!
- Oui…moi je n’ai pas l’habitude d’une telle notoriété ! - Allez, Belle, trinquons à nos amours ! Putain, il est bon, le vin du paradis, je vais avoir du mal à reboire celui de l’enfer, on s’y habitue bien pourtant! Et ce veau de ville, une merveille ! Allez, go !
- Arrête, Blagounet !
- J’ai la brioche bien pleine et c’est super bon !
-Tu veux finir ce que j’ai dans mon assiette ? Je n’ai plus faim !
- Ouais, ouais! Donne…Donne ! Un coup de jaja par-dessus et c’est bon ! Comme disait Carafon : « Momo, peu importe ce que tu picoles et ce que tu clappes, tout fait ventre ! » C’était un encouragement ! Il le disait en patois lotois, il était très cultivé, il parlait plusieurs langues!
- Vous avez terminé? Je peux débarrasser? Vous prendrez bien un dessert? Je vous apporte la carte !
- Encore ! On gâche à sec ici ! On gâche à sec ! La carte et un litron!
Belle : - Quoique tu fasses, Momo, je t’aimerai toujours !
- Ne parle pas comme ça, Belle! Nous vivons dans deux mondes différents, Belle, tout nous sépare, seule une flamme amoureuse nous unit.
- Une illusion ?
- Plutôt un rêve éveillé.
Belle: - Mais rien n’est plus fort que l’amour !
- Alors, un jour, nos âmes libres s’uniront pour toujours sous l’horloge des anges ici-bas……. Moussaillon, nous avons choisi ! Deux îles flottantes…N’oubliez pas le nectar de l’ami Bacchus !
- Si tu avais à donner une image de toi sur la terre, Momo, tu la définirais comment ?
- Je dirais que je suis un écorché vif ! Et toi, Belle ?
- Une incomprise !
- Voici vos îles flottantes, je vous apporte votre bouteille.
- Ouais, ouais, très important, mon ami le moussaillon !
- Nous sommes comme ce dessert, Belle, nous flottons sur un nuage, entraînés par des vents aux humeurs changeantes, aux directions multiples qui peuvent prendre la forme d’une brise légère, ou d’un cyclone dévastateur!
Belle : - Ce soir l’anticyclone nous protège, le temps est favorable à notre nuit d’amour.
- C’est vrai, ne pensons plus qu’à cela, ces heures sont heureuses, nous vivons au diapason des écumes où s’écoule la source claire du bonheur.
- Belle.... Je t’aime !
- Momo...je t’aime !
La nuit est porteuse d’espoir, nos songes sont presque réels, nous avançons main dans la main, loin des tohu-bohu de l’existence ordinaire, surfant sur la vague écumeuse de l’amour....
"Ô temps, suspends ton vol !"
