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HISTOIRE DE GUILLEMETTE ET DE LA COMTOISE

LLUMIERELIVE

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HISTOIRE DE GUILLEMETTE ET DE LA COMTOISE
hors concours

- Dis grand-mère, tu me racontes l’histoire de Guillemette et de la comtoise ?
- Mais tu la connais déjà ! Je te l’ai raconté au moins cent fois !
- Oh encore grand-mère, encore…
- Eh bien installe toi gentiment sur mes genoux…

« J’étais une comtoise et le cadran de mon âme reflétait les couleurs de Guillemette. La première fois que je l’ai vue – alors qu’adossée tristement sur un mur je résonnais de silence- j’ai ressenti comme un picotement dans mes aiguilles. Dieu qu’elle était belle, tout de blanc vêtue…Mathurin la portait dans ses bras en lui faisant franchir le seuil de la porte.

-Mathurin c’est mon arrière arrière grand-père ?
-Oui, mais chut, écoute :

« Il la déposa avec tendresse et là, elle se mit à danser au milieu de cette pièce, à tournoyer dans son voile de tulle immaculé et elle m’est apparue aussi légère qu’une colombe ! Son rire semblait jaillir telle une source claire…S’arrêtant devant moi, je découvris ses grands yeux émeraude tandis qu’un sourire éclaira son visage.
Une comtoise, j’en avais toujours rêvée !
Oh, ce n’est qu’une vieillerie ma Guillemette, elle ne fonctionne plus depuis longtemps, il faudra s’en débarrasser ainsi que de ces chaises bancales et de ce vieux fauteuil à bascule...

Mathurin repris sa jeune épousée dans les bras pour l’entrainer vers l’escalier des chambres.
Attends ! Attends ! Aide-moi ! Alors Guillemette retira sa couronne de fleurs d’oranger et la déposa sur la cime de mon fronton.
Elle sera le cœur de notre foyer…Elle a bien le droit de sentir notre bonheur…

Au lendemain, Guillemette descendit d’un pas léger. Coiffée d’un fichu rouge et arborant un grand tablier à carreaux, elle se mit à nettoyer la maison de fond en comble et me regardant du coin de l’œil me lança un « plus tard ma grande, je fini ça et je vais m’occuper de toi ». Je la vis sortir les meubles dans la cour pour les laver à grande eau, frotter à quatre pattes les vieilles tomettes de la salle, épousseter, cirer, ranger, réparer cet antique fauteuil à bascule à l’aide de cordelettes qu’elle avait soigneusement tressées.

-C’est le fauteuil où nous sommes assises grand-mère?
-Oui, mais chut, écoute :

« Grimpée sur une chaise, avec délicatesse elle à ouvert mes battants vitrés, graissé mon mécanisme de métal, huilé mes nombreux rouages, dégraissé mon cadran émaillé, repeint mes chiffres de peinture noire, savonné mes deux poids de fonte, astiqué mon long balancier de cuivre et dans un éclat de rire qui me montrait ses jolies dents, elle a sorti d’une de ses poches une clé brillante et doucement m’a remontée en chantonnant : j’ai retrouvé la clé, la clé de ton tic tac, la clé de ton cœur !
Puis elle a brossé avec énergie mon fourreau d’épicéa mais avec des doigts si légers que je n’ai ressenti que douces caresses, elle m’a passé plusieurs couches d’encaustique, m’a lustré d’un chiffon molletonné jusqu’à me voir étinceler… et mon balancier a repris sa cadence, j’ai pu dès lors signaler chaque quart d’heure avec entrain et sonner joyeusement les heures …

Et j’ai ainsi rythmé le quotidien de Guillemette et de Mathurin, partagé leurs tendresses et leurs émois. Puis j’ai vu son ventre s’arrondir, sa démarche se faire pesante…jusqu’au jour où…
Je la vis défigurée par la douleur, j’ai lu dans ses yeux l’effroi… elle était seule, Mathurin étant parti aux champs…Alors je me suis mise à carillonner comme une folle, jusqu’à ébranler les fondations de la maison !
Ainsi alertés, Mathurin, voisins, docteur et curé arrivèrent tout essoufflés juste au moment au notre petit François fit voir le bout de sa frimousse…
Depuis ce jour Mathurin a chéri ma présence mais seule Guillemette gardait le privilège d’actionner la clé de mon cœur.

Le temps défila, et 3 merveilleux bambins courraient désormais dans la maison, la remplissant de charme, de cris et de vie. Je participais à leurs fous rires, à leurs babillages… Sur cette grande table, en ai-je vu des dessins, des devoirs accomplis, des petits déjeuners, des déjeuners, des diners, des repas de fête !

Et mes aiguilles tournèrent, et tournèrent encore, de saison en saison, d’année en année …Les enfants quittèrent le foyer pour à leur tour en fonder un autre…De tendres rides s’incrustèrent sur le visage de ma Guillemette…des fils d’argent parcoururent sa chevelure jadis d’ébène…Puis vint un temps où Mathurin ne se déplaçait qu’aidé d’une canne…Il se mit à tousser, à maigrir, à dépérir …

En un triste jour, toute la famille était réunie, mais j’ai eu du mal à reconnaitre leur insouciance d’antan. J’entendis l’escalier grincer sous le pas du médecin, qui redescendant d’un air contrit murmura : c’est fini…
Alors François, mon petit François que j’avais vu naitre, se dirigea vers moi, ouvrit mon cadran pour arrêter les secondes, les minutes à venir…
Guillemette redescendant de la chambre les yeux rougis s’écria :
Non, ne touche pas ! Laisse là !
Mais maman, il est d’usage…
Non ! Laisse-la continuer de rythmer le temps !

Et j’ai continué de battre les ans, et ma Guillemette passait la plupart de ses journées sur ce vieux fauteuil à bascule, enveloppée d’un châle de laine…attendant la venue de ses enfants et petits enfants…
Justement François était attendu en cette fin d’après midi, accompagné de sa femme et de sa petite Léonie…
Je tictaquais doucement pour ne pas éveillé ma Guillemette quand j’entendis un curieux sifflement entre ses lèvres….et puis plus rien…le silence…
Alors j’ai compris…en une force désespérée je me suis arrachée de ce mur auquel je me dressais depuis tant d’année…
Je me suis couchée sur la grande table familiale, j’ai ouvert mon fourreau tant de fois encaustiqué, j’ai décroché mes poids et mon balancier qui se sont mis à gravir les marches pour fouiner dans la grande armoire et revenir avec cette robe de satin blanc qu’ils étalèrent dans ma gaine de bois, aidés de mes aiguilles ils installèrent ma Guillemette en mon corps, la recouvrirent de son grand voile blanc… »

-François découvrit ainsi sa mère, et elle fut enterrée dans le manteau de la pendule…La petite Léonie, découvrit cette clé dorée… et tu vois je la porte toujours à mon cou …
- Et Léonie c’est toi grand-mère! Et le balancier est toujours accroché au mur…Quand j’étais petite je croyais que c’était une louche plate tu sais…Mais le balancier et les aiguilles, ils sont où ?
-François, mon père, enfin ton arrière grand-père, les a fait fondre pour forger cette belle croix qui surmonte la tombe de Mathurin et de Guillemette.
-Et la clé grand-mère à quoi elle te sert puisqu’il n’y a plus de comtoise ?
-Elle m’est à la fois bijou, talisman…Tiens regarde ! Elle a des pouvoirs !
Léonie détacha sa chainette d’or et fit osciller la clé tel un pendule
-Lorsque je perds quelque chose je lui demande de retrouver
-Et tu trouve tout grand-mère ?
-Des fois oui, des fois non
-Et tu retrouves quoi ?
-Mes lunettes… qui sont toujours sur le bout de mon nez !
-Et qu’est ce que tu n’as jamais retrouvé ?
- Le temps passé ma chérie, le temps passé…
 
quelle belle histoire, émouvante et si bien racontée
j'avoue, j'ai adoré en retrouvant une âme d'enfant
une merveille... merci
 
Un conte merveilleux comme j'aurais aimé qu'on me le raconte souvent : et je comprends d’autant la petite Fille...surtout qu'on lui parle de sa lignée ! mais comme je suis facétieux je croyais déjà ne jamais lire le mot... et puis il est arrivé sur la fin : "faire osciller la clé tel un pendule" Tout est bien, je vote à deux mains en rengainant ma nostalgie du "temps passé" un final tellement logique...
Bises amicales
 
Oh ! La Comtoise...elle faisait partie des familles de génération générations Témoin de toutes les heures bonnes ou mauvaises..
...un vrai bijou ce conte...que nous transmet en bonne- maman que tu es ...l'homme passe ...la chose demeure Témoin...pas d'effet de temps sur ce balancier...tendresse, nostalgie ...au rendez vous je succombe...bisous
 
Quelle merveilleuse histoire tu as vraiment un don de conteuse...celui des conteurs d'autrefois à la veillée dans nos provinces...Mille bravo ! bisous et médaille hors concours....Lys
 
Sous le charme....
D'ailleurs, ce bel arbre est tout indiqué, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, pour raconter cette belle histoire....
Et quel bouleau que tu as eu !!!!
Tu es un Hêtre, que dis-je, un être, une poétesse superbe...
Merci MuMu
 
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