janu
Maître Poète
Courir après une ombre…
Ce dimanche matin là en novembre 19…, devant le stade de la Lyvet, grand Lyon, d’où part le chemin de halage sur les bords du canal du Rhône, nous étions une centaine de fous furieux qui attendions à sept heures du matin le départ des 45 kilomètres de Jog’îles un des parcours de cette épreuve populaire annuelle.
Des passionnés en tout cas, et un peu masos pour s’infliger par ‘plaisir’ un tel effort ; bien au delà de l’effort physique nécessaire au maintien de la santé ! Au delà de la passion, il y a aussi un peu de « m’as-tu vu ? »
( idem au « m’as-tu lu ? » chez les auteurs ! )
Ayant déjà couru quelques marathons, Jean D… et moi, nous avions décidé de tenter sans trop de préparation spécifique, cette distance là, alors que nous aurions pu choisir le 30 km ou le 20 ou même le 10 …Mais tous deux, entraîneurs au club, et nous occupant des autres, cette fois on s’offrait une récréation !
J’avais 56 ans donc V2 (vétéran 2, de 50 à 60 ans ) lui avec 4 ans de plus que moi, courait sa première longue distance comme V3 ( 60 ans et au dessus ) et nous avions payé notre obole pour nous inscrire. Pour subir donc la souffrance escomptée d’avance…
Nous faisions quelques lignes à petit trot pour nous échauffer quand nous avons croisé un groupe de maillots bleus, marqués UCVG, mon club cycliste abandonné en 19 … pour me mettre à la course à pied….
J’en connaissais encore quelques uns et nous nous sommes salués ; j’ai reconnu Musset …( prénom oublié ! ) celui-ci ‘cyclait’ avec nous avant son départ pour le service militaire.
Or, un dimanche, dans un rallye assez long et difficile, ils étaient 2 ou 3 jeunes du club quand grâce à une longue côte, j’avais quitté mon groupe et rallié le leur. J’étais comme toujours, à la recherche de Sini…, mon meilleur ennemi ( !) de la même catégorie que moi, mais faisant partie des « sang et or » un autre club, aussi nous nous tirions la ‘bourre’ à chaque course pour la première place de V2. Il n’était pas là, et du coup je n’avais pas l’intention de rester jusqu’au bout dans ce groupe là !
Musset et les autres m’avaient dit :
-Ne ‘menez’ pas ( l’homme de tête, nez au vent ) restez dans nos roues on vous emmènera jusqu’à l’arrivée…mais quand était arrivée à nouveau une longue côte, j’avais profité de ma fraîcheur toute relative, n’ayant pas mené depuis de nombreux kilomètres, et parti en force pour rejoindre un autre groupe qu’on voyait depuis longtemps caracoler devant nous, sans qu’on leur reprenne un mètre…
Dans le nouveau groupe, chance ! il y avait le Sini… et à la fin de l’épreuve, vers le terrain d’aviation légère de Corbas, longue et dernière ligne droite, le groupe avait explosé : j’avais devancé Sini, gagnant la coupe des V2.
Le mardi nous avions réunion le soir où nous repassions les différents ‘exploits’ du dimanche précédent, ainsi que des possibilités offertes pour le prochain. Et nous remettions par habitude chez les cyclistes ( pas chez les coureurs à pied ) nos trophées acquis qui allaient dans les vitrines du club. C’est au moment où j’étais félicité et remercié par le Président pour cette énième coupe, que le dit Musset s’était écrié :
-Ouais, nous les jeunes on est bons qu’à faire le ‘boulot’ pour les anciens et c’est eux qui ramènent des médailles et des coupes…
J’avais explosé :
-Dimanche, je ne vous avais rien demandé… sur 120 km, j’en ai fait moins de 30 dans vos roues… et c’est pour le club que je voulais rejoindre celui qui était en tête des V2…
Bref ! à la suite de ça, nous nous étions fait un peu la g… puis il était parti au régiment et moi j’étais passé complètement à la course à pied…
J’avais complètement oublié vraiment cet incident, quand il m’a dit :
-Là, vous ne pourrez pas ‘sucer les roues’ pour mieux courir…
Sur un ton de plaisanterie mais où flottaient encore des aigreurs du passé !
Et j’ai dit à Jean :
-P… ! C’est des cyclistes et ils n’ont pas l’habitude de courir. J’ai deux fois son âge, à ce petit c… mais si je pouvais, j’aimerais lui en faire ‘baver’ un peu…
*
Départ de la course, dans un grand mélange de maillots ; j’en ai vu quelques uns de bleus, mais impossible de doubler au début sur ce canal étroit, où nous avions convenu avec Jean, d’un départ tranquille et de courir une trentaine de kilomètres ensemble. Il faisait très froid cette année là en ce mois de novembre. Température au dessous de zéro, nous avions opté pour des collants fins sous nos shorts de coureurs. C’était plus que supportable…
Partis le long du canal, d’abord des routes, puis le chemin de halage empierré, nous sommes passés ensuite sur la partie sud du grand réservoir d’eau dit « Le grand large » et un peu plus loin, toujours en chemin de halage, nous sommes tombés sur des chasseurs venus ‘titiller’ les canards et qui étaient furieux de notre intrusion. Leurs chiens couraient sur la glace qui recouvrait la surface du canal, c’est tout dire…
Arrivés vers le pont de Jons, il y avait une petite montée abrupte pour s’y hisser, et tout en grimpant nous avions vue sur le premier point de ravitaillement qui était sur le pont. Nous avons nettement aperçus 3 maillots bleus de l’UCVG et… j’ai cru reconnaître le dit Musset !
De ce pont, nous remontions par la route de Montluel, puis obliquant à gauche devant une usine EDF, nous avons retrouvé un chemin empierré, direction de Thill à l’ouest, avant d’obliquer au sud, cette fois sur des dalles que nous savions romaines ; chemin dégagé au milieu d’une forêt dense, d’arbres pas très hauts mais qui coupaient nettement la bise glaciale venant du nord.
Et là, cela a commencé de se gâter : ces maillots bleus en point de mire depuis le pont de Jons m’avaient fait augmenter l’allure… Jean m’a dit :
-Vivement que tu le rattrapes ton Alfred ( jeu de mots sur Musset ) on va trop vite… et on va le payer sur la fin ?
J’opinais du chef, mais ça ne diminuait pas mon obsession ! Et quand enfin on les a rejoints, grande déception : Musset n’y était pas ! Et à ma demande, l’un des trois m’a dit :
-Je crois qu’il est devant ?
J’ai pensé que c’était fichu, et cela m’a calmé un peu. Plus de vent, tout est relatif : nous avions chaud… et les collants étaient de trop ! Jean m’a dit :
-Si on s’arrêtait pour les enlever ? 3 minutes perdues mais on serait mieux…
C’était sage, et j’aurais du me ranger à son avis, mais, mais…3 minutes perdues alors qu’au fond de moi, je me disais : « Dés fois qu’il craque le Musset ? » et nous avons poursuivi dans un train guère moins soutenu…
Nous étions dans les bois, avec de nombreux virages et l’on ne voyait au mieux qu’à une centaine de mètres les coureurs devant nous. Mais d’un seul coup, une très longue ligne droite nous a permis de voir au loin…un maillot bleu ! Et ma ré-accélération a été immédiate …
quelques minutes après, cette fois Jean a éclaté :
-P… ! y en a marre… cours y après à ‘ton’ Alfred, moi j’enlève mon collant et je réduis l’allure !
On avait dit que nous ferions, une trentaine de kilomètres ensemble, nous devions les avoir dépassés : j’ai donc encore accéléré… Peu après un incident comique que le fils de Jean, venu en voiture pour encourager son père et qui était au poste de ravitaillement au sortir des bois a filmé, enregistrant aussi le son….Depuis il passe ( où du moins passait ) ce morceau d’anthologie à chaque réunion de famille !
A 50 m du comptoir, je crie :
-de l’eau s’il vous plaît !
Il faut que j’explique que cette épreuve avant qu’elle soit courue par les coureurs à pied avait fait partie des parcours dits à allure libre, prisés des randonneurs et cyclistes-marcheurs pendant l’hiver.
L’allure étant moindre, la chaleur des corps aussi, les postes de ravitaillement préparaient et ne délivraient que du café et du thé chaud ! Aussi une brave dame me crie :
-On a du café…
Et une autre d’ajouter :
-On a du thé aussi…
Et moi, hurlant presque :
-De l’eau… de l’eau froide, ‘c’est’ pas trop vous demander ?
Alors l’homme, troisième bénévole du poste, puise avec un gobelet dans la bassine où trempaient des éponges pour ceux qui en réclamaient, et le tend vers moi ! Réaction que j’ai regretté ensuite, d’un geste j’ai envoyé ‘valdinguer’ le quart…les dames ont poussé des cris, pendant que je g… :
-Tu la boirais toi, cette pourriture ?
Puis à Guy :
-Ton père arrive…
Et enfin, déjà loin :
-excusez-moi mesdames mais il est ‘zinzin’ votre copain…
La distance avec le maillot bleu a diminué, mais brutalement j’ai senti les premières douleurs comme des coups de poignard dans les mollets et les cuisses : Des crampes ! J’avais vu ça en piscine. Quand une malheureuse élève criait :
-J’ai une crampe…
Cent voix répondaient :
-Tires là !!!
Il suffisait qu’il ou elle, sorte, aille placer le membre endolori sous la douche brûlante, fasse quelques mouvements de plié-déplié (squats ) sur les jambes et ça passait…
J’ai pensé d’abord à faire comme Jean : m’arrêter, enlever le collant…mais trois minutes d’arrêt, adieu la possibilité de rejoindre le maillot bleu ! Nous étions arrivés au chemin de halage nord du canal, il y avait des graviers, j’en ai ramassé un, l’ai essuyé puis mis dans la bouche… mais j’ai eu beau le sucer, les douleurs se sont intensifiées ! Je savais que c’était de l’acide lactique qui s’était déposé en trop grande quantité dans les fibres des muscles les plus sollicitées, et j’avais lu ( et entendu ) qu’il fallait impérativement changer d’allure pour solliciter d’autres fibres et ainsi que l’acide lactique se répartisse mieux dans le muscle !
Pendant une dizaine de kilomètres, j’ai marché 50 mètres environ, puis sprinté presque sur 200 ou 300 mètres, et asphyxié, remarché, etc…Tout l’inverse de ce qu’on enseigne sur l’allure rigoureusement égale à garder sur longues distances !
J’étais tellement obnubilé par ce type d’efforts que j’avais renoncé à essayer encore de rattraper le maillot bleu… Et pourtant, peu avant le pont de Cusset où l’on escaladait la butte pour le traverser et redescendre sur l’autre chemin de halage avant de finir dans le stade de la Lyvet, j’ai réalisé que j’étais presque à sa hauteur quand j’ai du marcher, car asphyxié…
Il a pris son temps pour escalader le talus, je l’ai monté en force… pont traversé, il a pris des précautions dans la descente, j’ai pris des risques… Je voyais ce maillot de prés : Taille, carrure, pour moi cela ne faisait aucun doute : c’était Musset !
A l’entrée du stade, j’étais sur ses talons… nous n’avions donc plus que les 400m de la piste pour passer la ligne… Plus question de marcher ! J’ai réuni mes dernières forces et malgré un cœur à 180 ou 200 pulsations – minute et des poumons en soufflets de forge, j’ai dépassé le maillot bleu dés le premier virage, m’apercevant alors que… ce n’était pas Musset !
Ligne passée, j’ai entendu :
-11ème ( au scratch, toutes catégories confondues ) 3h 38 minutes 20 secondes…
Mais j’étais déjà sur le maillot bleu arrivé quelques secondes après :
-Musset il était devant toi ?
-Musset ? oh ! non, ils étaient quelques uns à vouloir partir très lentement…
Il me racontait encore leur histoire, mais je n’entendais plus rien, anéanti par ma c…ie !
Vanitas, vanitatum et omnia vanitas… c’était bien ma vanité qui m’avait poussé à 56 ans, de vouloir me mesurer à un gars de 23 ans, bon sportif, qu’il ne soit que cycliste ou pas !
13 minutes après Jean est arrivé. Le temps de savoir que nous étions, moi premier V2 et lui premier V3, nous sommes partis, pressés de prendre une longue douche chaude à la maison, car lui aussi, malgré qu’il ait enlevé ses collants avait eu des crampes à la fin !
Et le lendemain sur le journal, il y avait de quoi rire : Musset 87 ème en 4h 05 minutes !!!
Mais je me suis juré de ne plus me prendre à un jeu aussi stupide : pourtant « paroles, paroles… » Ça m’est arrivé encore, sous d’autres formes…
F I N
Ce dimanche matin là en novembre 19…, devant le stade de la Lyvet, grand Lyon, d’où part le chemin de halage sur les bords du canal du Rhône, nous étions une centaine de fous furieux qui attendions à sept heures du matin le départ des 45 kilomètres de Jog’îles un des parcours de cette épreuve populaire annuelle.
Des passionnés en tout cas, et un peu masos pour s’infliger par ‘plaisir’ un tel effort ; bien au delà de l’effort physique nécessaire au maintien de la santé ! Au delà de la passion, il y a aussi un peu de « m’as-tu vu ? »
( idem au « m’as-tu lu ? » chez les auteurs ! )
Ayant déjà couru quelques marathons, Jean D… et moi, nous avions décidé de tenter sans trop de préparation spécifique, cette distance là, alors que nous aurions pu choisir le 30 km ou le 20 ou même le 10 …Mais tous deux, entraîneurs au club, et nous occupant des autres, cette fois on s’offrait une récréation !
J’avais 56 ans donc V2 (vétéran 2, de 50 à 60 ans ) lui avec 4 ans de plus que moi, courait sa première longue distance comme V3 ( 60 ans et au dessus ) et nous avions payé notre obole pour nous inscrire. Pour subir donc la souffrance escomptée d’avance…
Nous faisions quelques lignes à petit trot pour nous échauffer quand nous avons croisé un groupe de maillots bleus, marqués UCVG, mon club cycliste abandonné en 19 … pour me mettre à la course à pied….
J’en connaissais encore quelques uns et nous nous sommes salués ; j’ai reconnu Musset …( prénom oublié ! ) celui-ci ‘cyclait’ avec nous avant son départ pour le service militaire.
Or, un dimanche, dans un rallye assez long et difficile, ils étaient 2 ou 3 jeunes du club quand grâce à une longue côte, j’avais quitté mon groupe et rallié le leur. J’étais comme toujours, à la recherche de Sini…, mon meilleur ennemi ( !) de la même catégorie que moi, mais faisant partie des « sang et or » un autre club, aussi nous nous tirions la ‘bourre’ à chaque course pour la première place de V2. Il n’était pas là, et du coup je n’avais pas l’intention de rester jusqu’au bout dans ce groupe là !
Musset et les autres m’avaient dit :
-Ne ‘menez’ pas ( l’homme de tête, nez au vent ) restez dans nos roues on vous emmènera jusqu’à l’arrivée…mais quand était arrivée à nouveau une longue côte, j’avais profité de ma fraîcheur toute relative, n’ayant pas mené depuis de nombreux kilomètres, et parti en force pour rejoindre un autre groupe qu’on voyait depuis longtemps caracoler devant nous, sans qu’on leur reprenne un mètre…
Dans le nouveau groupe, chance ! il y avait le Sini… et à la fin de l’épreuve, vers le terrain d’aviation légère de Corbas, longue et dernière ligne droite, le groupe avait explosé : j’avais devancé Sini, gagnant la coupe des V2.
Le mardi nous avions réunion le soir où nous repassions les différents ‘exploits’ du dimanche précédent, ainsi que des possibilités offertes pour le prochain. Et nous remettions par habitude chez les cyclistes ( pas chez les coureurs à pied ) nos trophées acquis qui allaient dans les vitrines du club. C’est au moment où j’étais félicité et remercié par le Président pour cette énième coupe, que le dit Musset s’était écrié :
-Ouais, nous les jeunes on est bons qu’à faire le ‘boulot’ pour les anciens et c’est eux qui ramènent des médailles et des coupes…
J’avais explosé :
-Dimanche, je ne vous avais rien demandé… sur 120 km, j’en ai fait moins de 30 dans vos roues… et c’est pour le club que je voulais rejoindre celui qui était en tête des V2…
Bref ! à la suite de ça, nous nous étions fait un peu la g… puis il était parti au régiment et moi j’étais passé complètement à la course à pied…
J’avais complètement oublié vraiment cet incident, quand il m’a dit :
-Là, vous ne pourrez pas ‘sucer les roues’ pour mieux courir…
Sur un ton de plaisanterie mais où flottaient encore des aigreurs du passé !
Et j’ai dit à Jean :
-P… ! C’est des cyclistes et ils n’ont pas l’habitude de courir. J’ai deux fois son âge, à ce petit c… mais si je pouvais, j’aimerais lui en faire ‘baver’ un peu…
*
Départ de la course, dans un grand mélange de maillots ; j’en ai vu quelques uns de bleus, mais impossible de doubler au début sur ce canal étroit, où nous avions convenu avec Jean, d’un départ tranquille et de courir une trentaine de kilomètres ensemble. Il faisait très froid cette année là en ce mois de novembre. Température au dessous de zéro, nous avions opté pour des collants fins sous nos shorts de coureurs. C’était plus que supportable…
Partis le long du canal, d’abord des routes, puis le chemin de halage empierré, nous sommes passés ensuite sur la partie sud du grand réservoir d’eau dit « Le grand large » et un peu plus loin, toujours en chemin de halage, nous sommes tombés sur des chasseurs venus ‘titiller’ les canards et qui étaient furieux de notre intrusion. Leurs chiens couraient sur la glace qui recouvrait la surface du canal, c’est tout dire…
Arrivés vers le pont de Jons, il y avait une petite montée abrupte pour s’y hisser, et tout en grimpant nous avions vue sur le premier point de ravitaillement qui était sur le pont. Nous avons nettement aperçus 3 maillots bleus de l’UCVG et… j’ai cru reconnaître le dit Musset !
De ce pont, nous remontions par la route de Montluel, puis obliquant à gauche devant une usine EDF, nous avons retrouvé un chemin empierré, direction de Thill à l’ouest, avant d’obliquer au sud, cette fois sur des dalles que nous savions romaines ; chemin dégagé au milieu d’une forêt dense, d’arbres pas très hauts mais qui coupaient nettement la bise glaciale venant du nord.
Et là, cela a commencé de se gâter : ces maillots bleus en point de mire depuis le pont de Jons m’avaient fait augmenter l’allure… Jean m’a dit :
-Vivement que tu le rattrapes ton Alfred ( jeu de mots sur Musset ) on va trop vite… et on va le payer sur la fin ?
J’opinais du chef, mais ça ne diminuait pas mon obsession ! Et quand enfin on les a rejoints, grande déception : Musset n’y était pas ! Et à ma demande, l’un des trois m’a dit :
-Je crois qu’il est devant ?
J’ai pensé que c’était fichu, et cela m’a calmé un peu. Plus de vent, tout est relatif : nous avions chaud… et les collants étaient de trop ! Jean m’a dit :
-Si on s’arrêtait pour les enlever ? 3 minutes perdues mais on serait mieux…
C’était sage, et j’aurais du me ranger à son avis, mais, mais…3 minutes perdues alors qu’au fond de moi, je me disais : « Dés fois qu’il craque le Musset ? » et nous avons poursuivi dans un train guère moins soutenu…
Nous étions dans les bois, avec de nombreux virages et l’on ne voyait au mieux qu’à une centaine de mètres les coureurs devant nous. Mais d’un seul coup, une très longue ligne droite nous a permis de voir au loin…un maillot bleu ! Et ma ré-accélération a été immédiate …
quelques minutes après, cette fois Jean a éclaté :
-P… ! y en a marre… cours y après à ‘ton’ Alfred, moi j’enlève mon collant et je réduis l’allure !
On avait dit que nous ferions, une trentaine de kilomètres ensemble, nous devions les avoir dépassés : j’ai donc encore accéléré… Peu après un incident comique que le fils de Jean, venu en voiture pour encourager son père et qui était au poste de ravitaillement au sortir des bois a filmé, enregistrant aussi le son….Depuis il passe ( où du moins passait ) ce morceau d’anthologie à chaque réunion de famille !
A 50 m du comptoir, je crie :
-de l’eau s’il vous plaît !
Il faut que j’explique que cette épreuve avant qu’elle soit courue par les coureurs à pied avait fait partie des parcours dits à allure libre, prisés des randonneurs et cyclistes-marcheurs pendant l’hiver.
L’allure étant moindre, la chaleur des corps aussi, les postes de ravitaillement préparaient et ne délivraient que du café et du thé chaud ! Aussi une brave dame me crie :
-On a du café…
Et une autre d’ajouter :
-On a du thé aussi…
Et moi, hurlant presque :
-De l’eau… de l’eau froide, ‘c’est’ pas trop vous demander ?
Alors l’homme, troisième bénévole du poste, puise avec un gobelet dans la bassine où trempaient des éponges pour ceux qui en réclamaient, et le tend vers moi ! Réaction que j’ai regretté ensuite, d’un geste j’ai envoyé ‘valdinguer’ le quart…les dames ont poussé des cris, pendant que je g… :
-Tu la boirais toi, cette pourriture ?
Puis à Guy :
-Ton père arrive…
Et enfin, déjà loin :
-excusez-moi mesdames mais il est ‘zinzin’ votre copain…
La distance avec le maillot bleu a diminué, mais brutalement j’ai senti les premières douleurs comme des coups de poignard dans les mollets et les cuisses : Des crampes ! J’avais vu ça en piscine. Quand une malheureuse élève criait :
-J’ai une crampe…
Cent voix répondaient :
-Tires là !!!
Il suffisait qu’il ou elle, sorte, aille placer le membre endolori sous la douche brûlante, fasse quelques mouvements de plié-déplié (squats ) sur les jambes et ça passait…
J’ai pensé d’abord à faire comme Jean : m’arrêter, enlever le collant…mais trois minutes d’arrêt, adieu la possibilité de rejoindre le maillot bleu ! Nous étions arrivés au chemin de halage nord du canal, il y avait des graviers, j’en ai ramassé un, l’ai essuyé puis mis dans la bouche… mais j’ai eu beau le sucer, les douleurs se sont intensifiées ! Je savais que c’était de l’acide lactique qui s’était déposé en trop grande quantité dans les fibres des muscles les plus sollicitées, et j’avais lu ( et entendu ) qu’il fallait impérativement changer d’allure pour solliciter d’autres fibres et ainsi que l’acide lactique se répartisse mieux dans le muscle !
Pendant une dizaine de kilomètres, j’ai marché 50 mètres environ, puis sprinté presque sur 200 ou 300 mètres, et asphyxié, remarché, etc…Tout l’inverse de ce qu’on enseigne sur l’allure rigoureusement égale à garder sur longues distances !
J’étais tellement obnubilé par ce type d’efforts que j’avais renoncé à essayer encore de rattraper le maillot bleu… Et pourtant, peu avant le pont de Cusset où l’on escaladait la butte pour le traverser et redescendre sur l’autre chemin de halage avant de finir dans le stade de la Lyvet, j’ai réalisé que j’étais presque à sa hauteur quand j’ai du marcher, car asphyxié…
Il a pris son temps pour escalader le talus, je l’ai monté en force… pont traversé, il a pris des précautions dans la descente, j’ai pris des risques… Je voyais ce maillot de prés : Taille, carrure, pour moi cela ne faisait aucun doute : c’était Musset !
A l’entrée du stade, j’étais sur ses talons… nous n’avions donc plus que les 400m de la piste pour passer la ligne… Plus question de marcher ! J’ai réuni mes dernières forces et malgré un cœur à 180 ou 200 pulsations – minute et des poumons en soufflets de forge, j’ai dépassé le maillot bleu dés le premier virage, m’apercevant alors que… ce n’était pas Musset !
Ligne passée, j’ai entendu :
-11ème ( au scratch, toutes catégories confondues ) 3h 38 minutes 20 secondes…
Mais j’étais déjà sur le maillot bleu arrivé quelques secondes après :
-Musset il était devant toi ?
-Musset ? oh ! non, ils étaient quelques uns à vouloir partir très lentement…
Il me racontait encore leur histoire, mais je n’entendais plus rien, anéanti par ma c…ie !
Vanitas, vanitatum et omnia vanitas… c’était bien ma vanité qui m’avait poussé à 56 ans, de vouloir me mesurer à un gars de 23 ans, bon sportif, qu’il ne soit que cycliste ou pas !
13 minutes après Jean est arrivé. Le temps de savoir que nous étions, moi premier V2 et lui premier V3, nous sommes partis, pressés de prendre une longue douche chaude à la maison, car lui aussi, malgré qu’il ait enlevé ses collants avait eu des crampes à la fin !
Et le lendemain sur le journal, il y avait de quoi rire : Musset 87 ème en 4h 05 minutes !!!
Mais je me suis juré de ne plus me prendre à un jeu aussi stupide : pourtant « paroles, paroles… » Ça m’est arrivé encore, sous d’autres formes…
F I N