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SuperMarché

TheFantasier

Nouveau poète
Quittant la valse des voitures pour me diriger vers les portes coulissantes, vantant avec presque autant de mérite une boite de raviolis et le dernier album de Mika, je m’apprête à entrer dans l’enfer de couleurs, de bruits et de chiffres où je dois m’acheter de quoi combler mes contingences. En gros, je n’ai pas le choix.
Derrière les baies vitrées du café bon marché donnant sur la galerie grouillante d’êtres humains avides de dépenser leur salaire, je croise le regard d’un homme, seul derrière ses lunettes et sa tasse de café. De sa petite table en formica, il observe la foule d’un regard distant ; tel un plongeur attendant que le bassin se vide pour tenter un saut.
Moi, je n’attends plus. Grand échassier tout de noir et de gris, je m’enfonce d’un pas long dans la masse qui s’écarte à la vue de mes épaules, puis de mes oreilles où sont vissés des écouteurs. Le Punk Rock est peut-être « néfaste » pour mes oreilles, mais il a le mérite de protéger mon cerveau de ces voix mielleuses qui poussent joyeusement les retraités à déferler sur des côtelettes à moitié prix le samedi après-midi…
Acheter ce que je veux sans trop acheter leurs volontés.
Filant entre les rayons, saisissant au vol ce que je suis venu chercher, tenant mes narines le plus loin possible des édulcorants et des arômes artificiels qui émanent du rayon chocolat. Tout est à sa place : obèses aux boissons sucrées, nobliaux au rayon sandwich, anorexiques aux produits allégés et clodos dehors. Jack Bauer, portable collé à l’oreille, oscille sans cesse entre le rayon boucherie et l’étal des poissons, le regard paniqué sous le flot de conseils féminins qui le poussent finalement à aller noyer son indécision entre les beurres salés et les huiles Omega 3.
Mes deux cabas remplis à ras-le-bol, j’échoue dans une file d’attente où j’observe pendant un quart d’heure la mise en plis de mon prochain avant de pouvoir soulager mes épaules endolories sur la tapis roulant surchargé d’acides gras et de produits lights à tout prix. Aujourd’hui, mamie a bousculé les gens et a fait une demi-heure de queue pour se rendre compte qu’il lui manque 5 centimes pour payer son unique boite de pâtée pour chat golden, et finalement demander à la caissière d’aller la remettre en rayon.
Les vieux, le samedi, ils ne comprennent pas tous que tous les droits ne sont pas faits pour êtres exploités. Les vieux, le samedi, ils n’ont pas grand-chose à acheter mais beaucoup de temps à dépenser. Tout ceux pour qui c’est l’inverse, ils restent dans les rangs, frustrés à s’en bouffer la mâchoire par cette envie persistante de les engueuler jusqu’à leur péter le sonotone.
Mais, les vieux, on peut pas les engueuler, parce qu’ils sont vieux.
Impossible de savoir combien je paye : la caissière me sourit, passe un a un mes articles devant une machine bipant pour le plaisir d’agrémenter l’environnement sonore au rythme des rentrées d’argent. J’écrase mes yaourts sous des packs de lait, j’introduis ma carte et la caissière me tend une immense bande de papier que j’ai à peine le temps d’enfoncer dans ma poche avant que le tout aussi morne client suivant ne me jette un regard noir parce que je l’empêche d’écraser ses yaourts à son tour.
Poussé par les gens et par mon désir ardent de respirer à nouveau l’air vicié du parking, je repasse devant Mika et ses raviolis. Dehors, c’est toujours la valse. « Nous vous remercions et espérons vous revoir bientôt dans votre magasin », mais qui m’a vu au juste? Et qui me reconnaîtra ? Derrière ses baies, ses lunettes et son café, l’homme seul me jette un regard amusé.
Il a raison. Il m’a vaincu.
Parce qu’au fond, nous qui comblons frénétiquement nos trop pleins avec des plaisirs vides, qu’est-ce qu’on y gagne ? Et moi, avec ma chemise à boutons, mon jean trop court et mes sacs remplis de marges qui paieront force de costards sur-mesure pour cadres et PDG, qu’est-ce que j’ai gagné ?
La seule chose que je n’ai pas payé, que l’on m’ait donné sans arrière pensée, pareille à toute l’humanité et un tant soit peu sensée :
La seule chose que j’ai gagné, c’est le sourire de la caissière.
 
Je fais partie de ces gens pour qui faire les courses est un véritable enfer, déambuler au milieu des mèmères qui se rassemblent en plein milieu d'un rayon pour papoter de leur canne orthopédique, ça ne m'enchante pas vraiment...dans tous les cas j'ai bien aimé ce texte que j'ai trouvé captivant et quelques passages m'ont fait beaucoup rire, je te laisse deviner lesquels...bravo !
 
Toujours cette envie de publier cela dans un livre...
Un écrit très divertissant aux couleurs de la vie quotidienne ( plus les mauvais côtés que les bons non?)
Un sourire se peint sur mes lèvres. J'aime beaucoup
Bravo
 
alors là il est génial et je vais le mettre au creacoupdecoeur de suite parce que là franchement j'ai dévoré, je me suis régalée d'un bout à l'autre, oscillant entre l'eclat de rire, la jubilation et le constat véridique de ce samedi après midi. Tu as une plume excellente pour une formidable morale...Faut que Louvelou le lise, elle est caissière lol.Non sans rire j'adore la morale de la fin, une très belle chute....Bon allez j'arrête là les compliments et je file sur le topic...
Un grand bravo et puis bien sûr il va dans mes préfèrés...
merci pour ça!
 
Merci Legende pour ce Coup de Coeur. Je plussoie bien évidemment à ce que tu as écrit, car j'ai moi-même beaucoup ri.
Ce constat est (hélas) devenu un constat général, mais il a au moins un bel avantage : les clients fuient les hypermarchés usines pour retrouver deplus en plus le contact humain avec les commerçants du quartier.
Le pain est bon chez le boulanger, la viande est bonne chez le boucher, les légumes sont bons au marché, le fromage est bon chez le crémier...
Bien-sûr, certains diront que tout celà à un prix. Personnelement, je ne suis pas certain que les prix pratiqués par les gens du coin sont si élevés que ça. Et comme tu le dis si bien, on y gagne le contact et le sourire des gens, et ça, ça n'a assurément pas de prix...
Merci.
 
succulent et truculent j'ai adoré jusqu'à la dernière phrase d'un rire strident je me reconnais aussi bien là c'est fameux samedi à faire mes emplètes. Comme légende je le mets dans mes favoris.
Amitié sincère, bises.
 
C'est pas mal le sourire de la caissière, tu as même eu de la chance, tout le monde n'y a pas droit, elles sont tellement stressées les pauvres..superbe écrit et si réel!!!...amitiés...Lys
 
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