Un jour que je marchai avec un ami ,un brave homme ,réputé pour sa gentillesse et aussi pour sa sagesse ,de bon conseil ,il me posa cette question : «A ton avis ,mon ami ,quel est le plus grand amour» ? Illico je répondis : «faire un détour ,aller acheter le plus beau bouquet de fleurs et l’offrir à ma femme au retour» . Il rigola de bon coeur ,mais ce n’était pas ça . Tiens ,répondis-je, là au loin ,j’aperçois un mendiant ;aller auprès de lui ,lui faire un gentil sourire ,lui parler ,et lui donner son obole . Mon ami me parut un peu hésiter ,mais non ,ce n’était toujours pas ça . Tiens ,là au loin ,j’aperçois une jeune femme malmenée par un homme que manifestement elle souhaite éviter .Sans doute lui a-t-il fait quelques propositions ,et j’entends clairement qu’elle lui crie : «laissez-moi ,je suis déjà fiancée ;en plus vous n’êtes pas mon type d’homme»....aller au plus vite chasser cet importun ,quitte à prendre des risques ? Mon ami me parut vraiment admiratif ,mais ça n’était toujours pas la bonne réponse . A un moment donné ,je me lassai et lui demandai quel était ce «plus grand amour» ? Il me répondit : «souviens-toi de ce jour matin ,il y a quelques mois d’ici ,un grand jeune homme pâle ,maigre ,manifestement un zonard ,te provoqua sur le trottoir ,en passant près de toi ,alors que tu portais un gros sac rempli de linge ,te rendant au lavoir . Il te dit : «fais bien attention de ne pas me toucher avec ton sac» . Sais-tu que c’est lui ,la personne qui fut assassinée sauvagement sur un parking ,égorgé par son ami à qui il réclamait de l’argent ? N’avais-tu pas compris que ce zonard ,ce clochard qui passait, était soucieux ;qu’il avait sans doute de très mauvaises fréquentations.... déjà il était mal habillé ,il avait une mine patibulaire . Il fallait alors t’arrêter et lui parler : "que se passe-t-il mon ami ? Vous avez du souci pour avoir un tel comportement ?" . Il fallait l’aider ne fut-ce que moralement ; il aurait alors fréquenté le brave homme que tu es ;tu lui aurais fait la morale....non, tu le livras à son atroce destin ;au fond de toi-même ,tu te doutais qu’il n’était qu’un zonard ,ayant sans aucun doute de très mauvaises fréquentations ;et voilà quel est le plus grand amour : il fallait lui parler ,l’aider dans sa difficulté de vivre ;et sans doute ,je ne veux en rien t’accuser ,cet horrible crime aurait-il été évité . Mais non ,tu continuas ton chemin ,soucieux de tes affaires quotidiennes ,sans te préoccuper de cet autre ,qui aurait pu être toi-même ,ou ton frère ,ou ton fils....» . Croyez-moi que je remerciai bien le ciel d’avoir mis sur mon chemin un tel grand ami ,de si bon conseil . Rien ne vaut un vrai et bon ami ,il a plus de valeur que le plus grand de tous les trésors .