QUARANTE ANS APRES
ConcoursCourir les printemps sur les sentiers de la vie
Relève d'efforts dont je n'ai plus envie.
Dans quarante ans je friserai l'âge de centenaire,
Ne serai plus qu'une ombre en état grabataire.
Je préfère ne pas relever ce défit d'échéance,
Ne peux m'incliner en cette vision de déchéance...
Petite vieille souffreteuse et tremblotante,
La poitrine flasque et repoussante,
Ridée comme un coing déshydraté,
Cheveux blanc pisseux et clair semés,
Dos voûté, membres décharnés et flageolants,
Voix glaireuse au sortir d'une bouche sans dent...
Acariâtre, ronchonneuse et méchante,
La mémoire atrophiée et défaillante
En l'oubli du présent, au présent du passé,
L'acuité vacillante et obstruée,
L'audition faiblarde et précaire,
L'olfactif qui joue de pétaudière...
Des journées vides en un brouillard blafard
Entrecoupées de fadasses brouets de poupard,
De gorgées d'eau tiède, de potions, de cachets,
Des nuits semblables aux jours, inutiles, sans secret,
Des semaines, des mois sans attrait sans attente,
Une fin qui n'en finit pas, agonisante, lancinante...
Dans quarant ans je reposerai sur les hauteurs de mon jardin,
Dans ce petit sous bois aux mille parfums.
Mes cendres auront été éparpillées par les vents,
Se seront infiltrées en ma terre, en celle de mes enfants.
Je me refléterai dans la forme des nuages,
Je chanterai au diapason des cantilènes des sages...
Les miens garderont de moi la souvenance
D'une femme qui s'imprégnait d'espérance,
En leur esprit, un visage flou et incertain,
En leur coeur, un murmure clair et cristallin,
En leur âme, ferveur filiale de tendresse et d'amour,
En leurs gestes, l'inconsciente hérédité de mes contours...
Je veillerai sur eux en ma voilance éthérée,
Songeant à cette vie cahoteuse que j'ai dû arpenter.
Me survivant quelque temps, mes peintures, mes dessins,
Mes poèmes, mes livres inachevés, mes parchemins,
Mes esquisses, mes sculptures, notes et brouillons
Qui laisseront percevoir de ma vie les passions...
Éteindre cette projection visionnaire du temps,
M'abriter, me blottir en l'écrin du présent
Et savourer avec délices chaque instant de bonheur,
M'en rassasier, m'en assouvir à chaque seconde, à chaque lueur
Avant de disparaître de l'horizon,
Avant de réapparaître en floraison...