tbaqmn
Grand poète
Encore tout gosse j'ai eu la chance de faire une rencontre. Rencontre qui reste profondément gravée dans ma mémoire. Ce dont il est ici question, a débuté au crépuscule de mon enfance, aux bords d'une rivière aux reflets cristallins, sous une voûte céleste polychrome, aurores chamarrées annonciatrices d'une splendide journée.
Je me souviens de cet arrière-été, à l'aube de mon sixième printemps. Le chant du coq n'avait point encore retenti que déjà je m'étais extirpé de mon lit. Quelques instants plus tard, à demi nu sur le seuil de la maison familiale, je contemplais la magnificence du jour naissant.
Face à la sauvage beauté de cette nature en éveil, je n'ai pu résister à une aussi soudaine qu'inexplicable envie d'aller taquiner la truite.
Après m'être adéquatement vêtu, mon attirail de pêche sous le bras, c'est d'un pas alerte que je me dirigeais en direction du cours d'eau. Chaussées de cuissardes de caoutchouc, mes jambes écartaient sans aucune retenue les hautes herbes jaunies d'un champ appelé à être prochainement moissonné. Après l'avoir traversé, il ne me restait qu'un boqueteau de hêtres à franchir pour enfin atteindre les berges convoitées. A peine avais-je pénétré la futaie que des branches basses s'étaient ingéniées à me fouetter le visage.
Ces mordantes caresses n'étant pas des plus agréables, j'avais accéléré le pas et c'est à grandes foulées, les bras et le faciès à bien des endroits griffés, que j'ai fini par m'arracher de cette agressive végétation. De la lisière du bois, il ne m'avait fallu que quelques courtes enjambées pour atteindre la rivière. Juché sur un petit promontoire, je la contemplais, calme et sinueuse, allant son chemin en se jouant des quelques insignifiants obstacles que Mère Nature avait malicieusement placés çà et là le long de son tortueux tracé.
Au-dessus de l'onde paisible, une légère bruine venait mourir contre la caillasse alentour, la nappant de son humidité. Par prudence, je m'étais assis.
Confortablement installé, je m'étais mis en devoir d'observer attentivement la surface de l'eau, car c'est son aspect qui, en premier lieu, me ferait opter pour tel ou tel type de pêche. Ma cogitation avait été des plus brèves.
Une brise matinale venait de se lever et avec elle, inutile de tergiverser plus longtemps. Seule la pêche au lancer s'avérerait judicieuse.
J'avais donc laissé canne à mouche, queue de rat et leurres dans leur étui pour me préparer au montage d'une ligne plombée avec, à son extrémité, une « cuillère » triplée, autrement dit, dotée de trois hameçons non ébarbés. Après m'être précautionneusement relevé et au moment même où je m'apprêtais à lancer ma ligne, des rires espiègles s'étaient brusquement fait entendre.
Stoppé net dans mon élan, je m'interrogeais. D'où pouvaient-ils provenir ?
J'avais immédiatement fait volte-face, persuadé de voir s'approcher quelques gosses de mon âge, mais rien. Pas la moindre âme qui vive et pourtant, j'étais persuadé de ne pas être seul. Quelqu'un ou quelque chose était là, tout proche, je le ressentais au plus profond de mon être.
Mais qui, mais quoi... et où ? Hanté par ces questions et dans l'expectative d'une rencontre, j'avais prestement sauté du surplomb glissant pour atterrir en contrebas, sur le sol spongieux jouxtant le cours d'eau.
Fébrile, je marchais de long en large sans cesser de m'interroger. Avais-je rêvé ? Ces voix étaient-elles sorties tout droit de mon imagination ou alors étais-je victime d'une stupide farce ? Cette dernière solution me paraissait plus logique et surtout plus rassurante. Oui ! C'était certainement un méchant tour que me jouaient les copains ! Tranquillisé, je m'étais accroupi face à la rivière. Songeur, je regardais sans vraiment voir ses éclaboussements contre les petits rochers émergeants, frêles récifs qui, vainement, semblaient vouloir retenir l'immuable et indomptable progression du flux.
Entre ciel et eau, et sous l'effet du rayonnement solaire, un arc-en-ciel s'était dessiné. Au-dessus de lui, la lune de plus en plus pâle n'allait pas tarder à s'effacer. Subitement, mon coeur s'était mis à battre la chamade. En filigrane au centre de l'arche polychrome une ombre venait de se profiler. Incrédule, je pensais que mon imagination me jouait quelque déplaisante farce. Les paupières closes, respirant profondément, je tentais de me calmer. Un bon moment plus tard, quelque peu rasséréné, j'ouvrais à nouveau les yeux.
La silhouette était toujours présente !
La peur maintenant m'avait quitté, faisant place à ma curiosité d'enfant. Courageusement, je m'étais approché aussi près que possible de l'apparition afin de l'identifier. Après l'avoir un instant examinée, j'en avais déduit qu'il ne pouvait s'agir manifestement que d'un lutin des forêts. Un de ces petit êtres malicieux qui, dit-on, s'amusent à effrayer tous ceux qui, nuitamment, osent s'aventurer dans les bois.
Je devais pourtant bien vite déchanter. Celui que j'avais pris pour un farfadet, n'était en fait qu'un petit d'homme. Un bambin sanglotant qui cherchait à se lover dans le creux d'une vieille souche, sans doute effrayé par la formidable présence de l'arc-en-ciel.
Le rejeton cachait son visage derrière ses menottes. Grand avait été mon étonnement en constatant qu'entre ses minuscules doigts, un chapelet d'étincelles crépitantes s'échappait.
Sans que rien le laisse présager, la fantastique irisation s'était soudainement dissipée. De ce fait, semble-t-il, le petit s'était immédiatement tu. Les dernières larmes de chagrin s'évaporaient sur ses joues roses et replètes.
Je m'étais assis auprès de lui. Sans mot dire, je l'observais. Statique, le visage tourné vers l'horizon, rien en lui ne respirait la gaieté. A ce moment précis, je m'étais dit qu'au grand jamais je n'avais rencontré quelqu'un d'aussi malheureux.
Que lui était-il arrivé ? Pourquoi donc semblait-il aussi perturbé ?
Je dois avouer que, face à son infinie tristesse, je me sentais particulièrement impuissant. Peu à peu, je sentais mes forces intérieures diminuer et si je n'y prenais garde, je risquais de sombrer à mon tour dans un état proche de la mélancolie. Je me devais de promptement réagir, me protéger. Pour ce faire, il était impératif que je conserve une certaine distance émotionnelle. Mais malgré cette insistance à me préserver, je sentais que je ne pourrais résister longtemps à l'emprise de son mental. Son esprit troublé petit à petit s'insinuait en moi.
Ma réaction à cette « prise de pouvoir » avait été, psychiquement et physiquement parlant, immédiate. Brusquement, par réflexe de survie, j'avais tenté de faire le vide en moi pour ensuite plonger dans le froid courant de la rivière. Sa force tourbillonnante m'avait rapidement entraîné vers le fond, vers les ténèbres.Tel un fétu de paille, j'étais emporté. Ma résistance, quoique acharnée, restait vaine. L'élément liquide était maître.
L'idée de mourir m'étant insupportable, je luttais corps et âme, cherchant à tout prix à me maintenir en surface. L'indéfectible envie de vivre qui était mienne et la colère que j'éprouvais à l'égard de celui qui, en amont, assis sur la berge ne se rendait compte de rien, m'avaient permis de ne pas sombrer. Au propre comme au figuré ! Je me débattais avec l'énergie du désespoir, mais la puissance et la température glaciale des flots m'engourdissaient de plus en plus. Exténué et au bord de l'asphyxie, je croyais ma dernière heure venue. C'est au moment où, résigné, j'allais définitivement « baisser les bras » que, jaillissant des profondeurs, un trait lumineux s'était miraculeusement porté à mon secours. Une fraction de seconde plus tard, je me retrouvais couché et à moitié groggy sur un tapis d'herbes sèches. J'étais sain et sauf !
Combien de temps étais-je resté ainsi allongé, je ne saurais le dire. Mais lorsque après avoir recouvré mes esprits j'avais ouvert les yeux, je me souviens n'avoir pu réprimer un cri de stupeur. Au-dessus de moi, nimbé de flammes, le petit être, échappé de l'écharpe de Vénus, me transperçait du regard et, un de ses doigts potelés posé sur mes lèvres, comme pour m'empêcher de parler, c'est d'une voix au timbre cristallin qu'il me dit : « Toi, jeune et courageux humain, grâce à ta téméraire intervention, j'ai compris où était véritablement ma place ! Maintenant, je vais te faire un cadeau que j'ose espérer digne de toi. Un présent à la hauteur de ton altruisme et de ta grandeur spirituelle.
Agenouille-toi en joignant les mains ! »
Effaré, c'est sans aucune objection que je m'étais exécuté. Debout face à moi, l'enfant de feu, un objet long et scintillant dans sa main droite, avait repris son laïus : « Par les pouvoirs que m'ont conférés mes ancêtres et par l'imposition de cette épée, je te fais magicien. A partir de cette heure et où que tu sois, à chaque fois que tu percevras quelque profonde tristesse, quelque grande solitude parmi tes frères humains, enfouis ta dextre dans ta poche et cela sans jamais omettre de sourire. Ceux qui, jusqu'ici brisés par leurs malheurs, croiseront ton chemin, par toi retrouveront confiance, joie et richesse intérieure. Cet amour de la vie qui est tien et que tu es désormais tenu de transmettre ! »
Pendant qu'il discourait, il avait par deux fois délicatement posé le plat de la lame d'acier sur mes épaules, comme au Moyen Age, un quelconque seigneur l'aurait fait lors pour l'adoubement d'un chevalier Autour de moi, tout s'était tu, plus rien ne bougeait. J'en avais déduit que cette singulière cérémonie était terminée. Lorsque, tout en me relevant, j'avais rouvert les yeux, la lune avait totalement disparu de la voûte céleste, le soleil, maintenant à son zénith, dardait ses chauds rayons et la rivière avait retrouvé toute sa sérénité. Quant à l'enfant, tel l'arc-en-ciel, il s'était fondu dans l'azur limpide.
Le grincement particulier des persiennes que l'on ouvre, les pas feutrés et le ton mélodieux d'une voix maternelle : pléiade de sons et d'odeurs familières, instant ô combien suave de la petite enfance où l'auteur de vos jours se penche sur vous en vous susurrant : « Réveille-toi mon chéri ! »
Je me souviens de cet arrière-été, à l'aube de mon sixième printemps. Le chant du coq n'avait point encore retenti que déjà je m'étais extirpé de mon lit. Quelques instants plus tard, à demi nu sur le seuil de la maison familiale, je contemplais la magnificence du jour naissant.
Face à la sauvage beauté de cette nature en éveil, je n'ai pu résister à une aussi soudaine qu'inexplicable envie d'aller taquiner la truite.
Après m'être adéquatement vêtu, mon attirail de pêche sous le bras, c'est d'un pas alerte que je me dirigeais en direction du cours d'eau. Chaussées de cuissardes de caoutchouc, mes jambes écartaient sans aucune retenue les hautes herbes jaunies d'un champ appelé à être prochainement moissonné. Après l'avoir traversé, il ne me restait qu'un boqueteau de hêtres à franchir pour enfin atteindre les berges convoitées. A peine avais-je pénétré la futaie que des branches basses s'étaient ingéniées à me fouetter le visage.
Ces mordantes caresses n'étant pas des plus agréables, j'avais accéléré le pas et c'est à grandes foulées, les bras et le faciès à bien des endroits griffés, que j'ai fini par m'arracher de cette agressive végétation. De la lisière du bois, il ne m'avait fallu que quelques courtes enjambées pour atteindre la rivière. Juché sur un petit promontoire, je la contemplais, calme et sinueuse, allant son chemin en se jouant des quelques insignifiants obstacles que Mère Nature avait malicieusement placés çà et là le long de son tortueux tracé.
Au-dessus de l'onde paisible, une légère bruine venait mourir contre la caillasse alentour, la nappant de son humidité. Par prudence, je m'étais assis.
Confortablement installé, je m'étais mis en devoir d'observer attentivement la surface de l'eau, car c'est son aspect qui, en premier lieu, me ferait opter pour tel ou tel type de pêche. Ma cogitation avait été des plus brèves.
Une brise matinale venait de se lever et avec elle, inutile de tergiverser plus longtemps. Seule la pêche au lancer s'avérerait judicieuse.
J'avais donc laissé canne à mouche, queue de rat et leurres dans leur étui pour me préparer au montage d'une ligne plombée avec, à son extrémité, une « cuillère » triplée, autrement dit, dotée de trois hameçons non ébarbés. Après m'être précautionneusement relevé et au moment même où je m'apprêtais à lancer ma ligne, des rires espiègles s'étaient brusquement fait entendre.
Stoppé net dans mon élan, je m'interrogeais. D'où pouvaient-ils provenir ?
J'avais immédiatement fait volte-face, persuadé de voir s'approcher quelques gosses de mon âge, mais rien. Pas la moindre âme qui vive et pourtant, j'étais persuadé de ne pas être seul. Quelqu'un ou quelque chose était là, tout proche, je le ressentais au plus profond de mon être.
Mais qui, mais quoi... et où ? Hanté par ces questions et dans l'expectative d'une rencontre, j'avais prestement sauté du surplomb glissant pour atterrir en contrebas, sur le sol spongieux jouxtant le cours d'eau.
Fébrile, je marchais de long en large sans cesser de m'interroger. Avais-je rêvé ? Ces voix étaient-elles sorties tout droit de mon imagination ou alors étais-je victime d'une stupide farce ? Cette dernière solution me paraissait plus logique et surtout plus rassurante. Oui ! C'était certainement un méchant tour que me jouaient les copains ! Tranquillisé, je m'étais accroupi face à la rivière. Songeur, je regardais sans vraiment voir ses éclaboussements contre les petits rochers émergeants, frêles récifs qui, vainement, semblaient vouloir retenir l'immuable et indomptable progression du flux.
Entre ciel et eau, et sous l'effet du rayonnement solaire, un arc-en-ciel s'était dessiné. Au-dessus de lui, la lune de plus en plus pâle n'allait pas tarder à s'effacer. Subitement, mon coeur s'était mis à battre la chamade. En filigrane au centre de l'arche polychrome une ombre venait de se profiler. Incrédule, je pensais que mon imagination me jouait quelque déplaisante farce. Les paupières closes, respirant profondément, je tentais de me calmer. Un bon moment plus tard, quelque peu rasséréné, j'ouvrais à nouveau les yeux.
La silhouette était toujours présente !
La peur maintenant m'avait quitté, faisant place à ma curiosité d'enfant. Courageusement, je m'étais approché aussi près que possible de l'apparition afin de l'identifier. Après l'avoir un instant examinée, j'en avais déduit qu'il ne pouvait s'agir manifestement que d'un lutin des forêts. Un de ces petit êtres malicieux qui, dit-on, s'amusent à effrayer tous ceux qui, nuitamment, osent s'aventurer dans les bois.
Je devais pourtant bien vite déchanter. Celui que j'avais pris pour un farfadet, n'était en fait qu'un petit d'homme. Un bambin sanglotant qui cherchait à se lover dans le creux d'une vieille souche, sans doute effrayé par la formidable présence de l'arc-en-ciel.
Le rejeton cachait son visage derrière ses menottes. Grand avait été mon étonnement en constatant qu'entre ses minuscules doigts, un chapelet d'étincelles crépitantes s'échappait.
Sans que rien le laisse présager, la fantastique irisation s'était soudainement dissipée. De ce fait, semble-t-il, le petit s'était immédiatement tu. Les dernières larmes de chagrin s'évaporaient sur ses joues roses et replètes.
Je m'étais assis auprès de lui. Sans mot dire, je l'observais. Statique, le visage tourné vers l'horizon, rien en lui ne respirait la gaieté. A ce moment précis, je m'étais dit qu'au grand jamais je n'avais rencontré quelqu'un d'aussi malheureux.
Que lui était-il arrivé ? Pourquoi donc semblait-il aussi perturbé ?
Je dois avouer que, face à son infinie tristesse, je me sentais particulièrement impuissant. Peu à peu, je sentais mes forces intérieures diminuer et si je n'y prenais garde, je risquais de sombrer à mon tour dans un état proche de la mélancolie. Je me devais de promptement réagir, me protéger. Pour ce faire, il était impératif que je conserve une certaine distance émotionnelle. Mais malgré cette insistance à me préserver, je sentais que je ne pourrais résister longtemps à l'emprise de son mental. Son esprit troublé petit à petit s'insinuait en moi.
Ma réaction à cette « prise de pouvoir » avait été, psychiquement et physiquement parlant, immédiate. Brusquement, par réflexe de survie, j'avais tenté de faire le vide en moi pour ensuite plonger dans le froid courant de la rivière. Sa force tourbillonnante m'avait rapidement entraîné vers le fond, vers les ténèbres.Tel un fétu de paille, j'étais emporté. Ma résistance, quoique acharnée, restait vaine. L'élément liquide était maître.
L'idée de mourir m'étant insupportable, je luttais corps et âme, cherchant à tout prix à me maintenir en surface. L'indéfectible envie de vivre qui était mienne et la colère que j'éprouvais à l'égard de celui qui, en amont, assis sur la berge ne se rendait compte de rien, m'avaient permis de ne pas sombrer. Au propre comme au figuré ! Je me débattais avec l'énergie du désespoir, mais la puissance et la température glaciale des flots m'engourdissaient de plus en plus. Exténué et au bord de l'asphyxie, je croyais ma dernière heure venue. C'est au moment où, résigné, j'allais définitivement « baisser les bras » que, jaillissant des profondeurs, un trait lumineux s'était miraculeusement porté à mon secours. Une fraction de seconde plus tard, je me retrouvais couché et à moitié groggy sur un tapis d'herbes sèches. J'étais sain et sauf !
Combien de temps étais-je resté ainsi allongé, je ne saurais le dire. Mais lorsque après avoir recouvré mes esprits j'avais ouvert les yeux, je me souviens n'avoir pu réprimer un cri de stupeur. Au-dessus de moi, nimbé de flammes, le petit être, échappé de l'écharpe de Vénus, me transperçait du regard et, un de ses doigts potelés posé sur mes lèvres, comme pour m'empêcher de parler, c'est d'une voix au timbre cristallin qu'il me dit : « Toi, jeune et courageux humain, grâce à ta téméraire intervention, j'ai compris où était véritablement ma place ! Maintenant, je vais te faire un cadeau que j'ose espérer digne de toi. Un présent à la hauteur de ton altruisme et de ta grandeur spirituelle.
Agenouille-toi en joignant les mains ! »
Effaré, c'est sans aucune objection que je m'étais exécuté. Debout face à moi, l'enfant de feu, un objet long et scintillant dans sa main droite, avait repris son laïus : « Par les pouvoirs que m'ont conférés mes ancêtres et par l'imposition de cette épée, je te fais magicien. A partir de cette heure et où que tu sois, à chaque fois que tu percevras quelque profonde tristesse, quelque grande solitude parmi tes frères humains, enfouis ta dextre dans ta poche et cela sans jamais omettre de sourire. Ceux qui, jusqu'ici brisés par leurs malheurs, croiseront ton chemin, par toi retrouveront confiance, joie et richesse intérieure. Cet amour de la vie qui est tien et que tu es désormais tenu de transmettre ! »
Pendant qu'il discourait, il avait par deux fois délicatement posé le plat de la lame d'acier sur mes épaules, comme au Moyen Age, un quelconque seigneur l'aurait fait lors pour l'adoubement d'un chevalier Autour de moi, tout s'était tu, plus rien ne bougeait. J'en avais déduit que cette singulière cérémonie était terminée. Lorsque, tout en me relevant, j'avais rouvert les yeux, la lune avait totalement disparu de la voûte céleste, le soleil, maintenant à son zénith, dardait ses chauds rayons et la rivière avait retrouvé toute sa sérénité. Quant à l'enfant, tel l'arc-en-ciel, il s'était fondu dans l'azur limpide.
Le grincement particulier des persiennes que l'on ouvre, les pas feutrés et le ton mélodieux d'une voix maternelle : pléiade de sons et d'odeurs familières, instant ô combien suave de la petite enfance où l'auteur de vos jours se penche sur vous en vous susurrant : « Réveille-toi mon chéri ! »