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La légende du Saul Pleureur (partie 2)

Archangeas

Nouveau poète
Nichée au plus profond des océans,
Sublime joyau des mers resplendissant,
Se tenait une citadelle de cristal,
Dissipant les ténèbres telle une étoile.
C’est dans ces lieux que vivaient la Naïade et son amant,
Qui régnaient tous les deux en monarques bienveillants.
Froide et pâle, elle était comme la lune,
Guidant son peuple lors de ses infortunes.
Juste et grave, il était son Osiris,
Dispensant autour de lui raison et justice.
Elle donnait corrections et châtiments,
Lui, savait être bon et indulgent.
Sa colère pouvait déclencher typhons et tempêtes.
Il était le mur inébranlable qui l’arrête.
Elle était la lame de l’épée,
Lui le bras qui savait la manier.
Enfin, elle vivait, éternelle, depuis les tout premiers temps,
Lui avait été mortel, quelques années auparavant.
Il avait presque tout oublié de sa vie passée.
Ses souvenirs, la magie de ce monde l’en avait vidé.
Son épouse l’exhortait à vivre dans le présent,
Mais il ne pouvait s’empêcher d’y songer bien souvent.
Parfois, dans la solitude de son palais de glace,
Il observait les mortels habitant la surface.
Il tentait de se remémorer la chaleur du soleil,
Le murmure du vent et cette voix qu’il entendait en rêve ;
Douce et chaude comme l’aube rougeoyante d’un matin d’automne,
Apaisante mélodie que les eaux mêmes chantonnent.
Elle l’entraînait aux abords d’un lac lui semblant familier,
Perdu dans une forêt aux feuilles d’or d’une lointaine contrée.
Sur ses berges paisibles attendait une femme,
Silhouette sublime qui laissait échapper des larmes.
Jour après jour, elle venait pour y pleurer
La perte douloureuse de son bien-aimée.
Elle l’appelait, criait en vain son nom,
Et il en était ému, sans raison.
Même dans la tristesse, son visage restait magnifique,
Avec ses cheveux en tresse et son regard mélancolique.
Ses bras dévêtus avaient la couleur du miel,
Et ses lèvres défendues étaient rouge groseille.
Pourquoi était-il attiré par elle si irrésistiblement,
Ce n’était qu’une humaine, mais il la désirait désespérément.
Un jour, la naïade vient à la surprendre dans sa contemplation,
Jalouse et folle de rage, elle l’empêcha de revoir ses visions.
A contrecœur, il continua son rôle de roi et mari,
Mais dans tout son être s’entassaient amertume et ennuie.
Le monarque s’emmura peu à peu dans la tristesse.
Abandonnant son royaume, délaissant sa maîtresse.
Dans sa forteresse de solitude, il attendait immuable,
Les secondes, les minutes telles des siècles interminables.
Il s’imaginait de retour dans le monde des mortels,
Loin de cette vipère de glace insensible et cruelle.
Elle le gardait prisonnier à ses côtés,
Mais ne pouvait le forcer à l’aimer.
Années après années, sa rancœur le rendait plus fort,
Et il parvenait peu à peu à combattre le sort.
Telles des bulles fugaces, ses souvenirs revenaient,
Des êtres et des places qu’auparavant il aimait.
Il revit également trahison et tromperie,
La vision de ce monstre qui lui avait ôté la vie.
Sans attendre, il s’élança et brisa ses chaînes
Pour retrouver sa dulcinée aux cheveux ébène.
Comme un ouragan, il traversa les mers,
Naviguant sur les fleuves, remontant les rivières.
Derrière lui, il entendait le chant suppliant de la naïade,
Plus enchanteur et déchirant que les sirènes de l’Iliade.
« Reste mon amour, reste auprès de moi,
Quelle est cette folie qui t’éloigne mon roi.
Oublie cette étrangère, oublie-la encore.
Elle est condamnée et attend la mort.
Laisse-la mourir et finir sa vie,
Ou je te jette un sort si tu me trahie.
Souviens-toi de mes paroles, de mes promesses,
C’est le malheur qui t’attend si tu me blesses.
Entends mes mots et reviens à présent,
Je t’aime mon amour, mon bel amant. »
Elle n’avait plus le pouvoir de le faire revenir.
Maintenant qu’il savait qu’elle allait bientôt mourir,
Il voulait la revoir avant que ne finisse sa vie,
Même si pour cela il devait en payer le prix.
Il rejoignit le lac quand le soleil rouge s’éteignait.
Il jaillit en sang mais certain qu’elle le reconnaîtrait.
Elle était allongée sur l’herbe tout près des flots,
Et le regarda s’approcher sans dire un mot.
La douce beauté de ses traits était inaltérée,
Miroir délicat que les années avaient épargné.
Seules quelques fines rides durcissaient son visage,
Légers sillons de ces larmes versées en orage.
Des mèches blanches éparses éclaircissaient sa chevelure,
Telle une cascade de glace sous la lueur de la lune.
Dans son regard, il lisait la joie, le désespoir,
De l’avoir retrouvé et de la perdre ce soir.
Il sentait son corps qui faiblissait,
Le spectre de la mort qui tout près l’attendait.
Il se pencha pour goûter à leur ultime baiser,
A défaut d’une vie, il durerait l’éternité.
Leurs âmes mêlées en une union parfaite,
Dansaient rayonnantes telles des corps célestes.
Elles brillaient dans le ciel, se consumant d’amour,
Chandelle flamboyante d’espoir, pout toujours.
Il sentit soudain sa douce lueur vaciller et faiblir,
Les lents battements de son cœur s’estomper et mourir.
Une dernière étreinte et son âme s’éloigna de lui,
Frêle silhouette blanche dans le ciel infini.
En un ultime mot d’amour, il l’embrassa des yeux.
Ce n’était qu’un au revoir douloureux, pas un adieu.
Il s’élança hors des eaux pour y attendre la mort,
Rampant, écorchant sa peau pour rejoindre son corps.
Il attendit le soleil et son souffle mortel,
Bourrasque rouge et or qui le ramènerait auprès d’elle.
Quand l’aube perlait, il entendit la déesse des mers :
« Traitre, tu pleureras à tout jamais entre ciel et terre.
Vivant, tu resteras immobile sur ces berges où tu es né,
Pliant sous le soleil qui brille et loin de ta bien-aimée. »
A peine son incantation était-elle finie,
Qu’il sentait dans son corps sa terrible magie.
Sa peau devenait dure et ses membres s’allongeaient,
Ses jambes et ses pieds nus lentement s’enracinaient.
Son torse se dressait, les bras levés au ciel,
Supplique désespéré aux dieux immortels.
Mais il serait seul, seul pour les siècles à venir,
Prisonnier de ce corps, incapable de mourir.
Sans un regard en arrière, la nymphe regagna les profondeurs,
Abandonnant à son sort, le maudit et triste saule pleureur.
 
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