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En mal d'inspiration

Carme

Grand poète
Le poète
Je suis fourbu, je suis mort,
Rien ne coule, mon cœur s'assèche.
J'ai perdu le goût des transports,
J'ai consumé toute la mèche.

De mon encrier sort du vent
Et de mon puits de la vinasse
Ce que j'étais auparavant
N'est plus ! J'ai quitté le Parnasse.

Mes chants n'ont aucune saveur,
Ceints d'une triste platitude.
Je suis un stupide rêveur
Qui doit reprendre son étude.

La plume
Pourquoi lâches tu ton étreinte ?
Remets-tu ton œuvre à demain ?
N'aurais-je pas la bonne empreinte,
Contrainte à m'enfuir de ta main ?

Le poète
Chère plume, douce complice,
Je crois qu'est venu cet instant
Qui me fait l'effet d'un supplice
En me brisant d'un mal latent.

Il est temps de lever le siège,
La vie a ses reflets d'antan.
Tout est léger comme le liège,
Je dois m'en aller maintenant.

Sachez que j'ai perdu mes ailes
Et me suis fracassé au sol.
Il me faut d'autres étincelles
Pour que reprenne mon vol.

Regardez mon triste visage,
J'ai tant besoin de m'endormir.
Pour rejoindre l'autre rivage,
Mon cœur doit descendre au nadir.

La plume
A quoi bon cet empressement,
Es-tu enclin à disparaître ?
Profite de chaque moment
Et reprends le cours de ta lettre !

Sers-toi de ton coeur, de ton âme
Pour composer de grands tableaux
Emplis de glaces et de flammes,
De maux si doux, de mots si beaux !

Le poète
Mais je n'ai plus la moindre force,
La passion semble me quitter.
La blessure que j'ai au torse
Confirme ma stérilité.

La feuille
Ecoute notre amie la plume !
Sa sagesse est connue de loin,
Ne plonge pas dans cette brume
Qui n'est point porteuse de soin !

Profite de chaque seconde
Pour rédiger quelque sonnet
Puisé dans la terre féconde
Ou dans le chant du sansonnet !

L'encre
Je suis le fluide de l'esprit
Et je sue la candeur du verbe.
Vois ! Mon flux n'a point de répit
Et je fais des mots une gerbe.

Point de discours ni falbala
Au gré de cet aréopage !
Pour toi, je serai toujours là
Pour maculer la blanche page.

Le vers
Use de moi et même abuse
Pour apaiser ton noir tourment !
N'y vois ni malice ni ruse,
Te servir, j'en fais le serment !

La feuille
Arrache-moi avec tes mains
Et noircis mon corps de tes rimes !
Plonge-moi dans l'un de ces bains
Où la fougue bafoue l'intime !

Le livre
Les anciens ne t'en voudront pas
D'y puiser des rimes célèbres.
Préfère le mime au trépas
Et son concert de chants funèbres !

Le poète
Mes doux amis, mes chers soutiens,
Je suis touché par votre grâce,
Mais je suis mort, je le maintiens,
Et je manque, hélas, d'herbe grasse.

Pour moi, il est temps de partir
Et de faire ma révérence.
J'ai perdu le goût de sertir,
Ces perles me semblent si rances.

La nuit
Que fais-tu, fils de mes entrailles ?
Enroule-toi donc dans mes draps
Et vois ce mal qui te tenaille
S'éteindre dans mes puissants bras.

Je suis le baume qui apaise
Les blessures et les douleurs.
Au fond de moi, prends cette braise
Qui t'offrira des jours meilleurs.

La chandelle
Laisse-toi suspendre à ma flamme
Je brillerai rien que pour toi
Et si tu dois rendre ton âme
Attends que j'éclaire le toit.

La bouteille
Prends appui sur moi, si tu veux,
Je peux t'apporter tant d'ivresse.
J'abolirai, j'en fais le vœu,
La raison de ta sécheresse.

L'horloge
Oublie le cours de mes aiguilles
Et reprends ton devoir ardent !
Tes pensées sont un banc d'anguilles
Nageant dans les flots noirs du temps.

La table
Vous tous, appuyez-vous sur moi
Que tu sois plume, main ou feuille !
Sachez diffuser votre émoi,
C'est la fleur de l'art que j'accueille !

La chaise
Et moi qui ai le mauvais rôle,
Bonne à supporter ton séant !
Mon quotidien serait plus drôle
Si c'était celui d'un géant.

La plume
Cesse ton propos à revers !
Non, ta source n'est point tarie,
Tu charrieras bien d'autres vers
Jusqu'au golfe de Poésie.

Aussi, mets fin à cette excuse
Et reviens sur ta désertion !
Invoque maintenant ta Muse !
Elle connaît ta défection.

Le vers
Elles ont raison, cher poète,
Toi ma source et mon géniteur,
Pas plus que tu n'es Lisboète
Tu ne seras un grand auteur.

Pourtant, tu ne dois te soumettre
Aux voeux de la facilité !
Tu dois ramper, mètre par mètre,
De l'ombre à la postérité.

Chacun des miens que tu cisèles
Est une offrande à ton métier.
Pour emporter tes blanches ailes
Tu dois être un noble destrier.

Si tu dois donner libre cours
Aux bonheurs de la farandole,
Fais-le donc avec le concours
De ton imagination folle !

Le poète
Mes doux et fidèles amis
Devant vos conseils je m'incline.
A la mort, vous m'avez ravi,
Vous êtes ma médecine.

La sagesse de vos propos
A renversé mes tristes doutes.
Je m'en vais rompre ce repos
Qui m'a dévié de ma route.

Je fais le solennel serment
De brandir ma lyre confuse
Et de semer passionnément
Les accords troublants de ma Muse.
 
Excellant et irrésistible ce débat poétique de page blanche entre le poète, la plume, l’encre, la feuille, la nuit, la chandelle, table et la chaise…
 
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