Filiatus
Maître Poète

Broglie est une jolie ville
Dont quatre ducs furent l'orgueil
Mais bizarrement ces édiles
Se faisaient appeler "De Breuil"
Albert est le fils de Victor
Dont j'ai écrit la belle histoire
Rongé par mes vers, il est mort
Et dort au creux de ce grimoire
Albert de "Breuil" vient à la vie
En juin mil huit cent vingt et un
Le mois même où, d'un fol ennui
Napoléon 1er s'éteint
Après de brillantes études
Par des diplômes, couronnées
Il part sous d'autres latitudes
Exercer son nouveau métier
Attaché d'ambassade à Rome
Il apprend la diplomatie
Puis à Madrid, l'État le nomme
Mais l'amour l'attend à Paris
À vingt-sept ans, Albert enjôle
La fille aînée d'un vieux marquis
Avec qui bientôt il convole
Quoique bien plus vieille que lui
Elle lui donne trois beaux mioches
Qui grandissent à l'unisson
Au son du canon qui approche
Pour faire la révolution
Du début de la République
À la fin du Second Empire
Albert boude la politique
Et passe son temps à écrire
Il s'épanouit dans le civil
Au conseil d'administration
De Saint-Gobain, et vit tranquille
De ses grasses rétributions
Fin mil huit cent soixante-dix
L'Empire part à la dérive
Habilement, il entre en lice
Dans la course aux législatives
Car cela est compréhensible
Le job de député de l'Eure
A été rendu disponible
Par la mort de son géniteur
À peine élu, Albert de "Breuil"
Comme son père, également
Se voit offrir un portefeuille
Dans le nouveau gouvernement
Lors, ministre de l'Intérieur
Il s'élève vers le soleil
Dans le vénérable ascenseur
Des preux présidents du Conseil
Très "Catholique-libéral"
Il défend l'aristocratie
La famille et l'ordre moral
Et postule aux Académies
Ce sont : l'Académie française
Et icelles de l'Institut
Auxquelles avec style et aise
Il est courtoisement reçu
Mais les Républicains se fâchent
Ils refusent que notre Albert
Prenne le bon peuple à la tâche
Alors qu'ils sont majoritaires
Aussi l'Assemblée est dissoute
De "Breuil" est mis à la retraite
On donne la feuille de route
À Gaëtan de Rochebouët
Les élections sénatoriales
Lui offrent par chance un fauteuil
Les conditions sont idéales
Pour exercer sa plume à l'œil
Ainsi pendant vingt ans, sans cesse
En quelques dizaines d'ouvrages
Albert avec finesse, dresse
La vie de nombreux personnages
Celles de Malherbe et Voltaire
De monsieur de Gontaut-Biron
Celle du père Lacordaire
Et des deux marquis d'Argenson
Celles de ses héros fétiches
Louis XV et Frédéric de Prusse
De Marie-Thérèse d'Autriche
De Maurice de Saxe, et plus
Si par une aurore blafarde
À Paris, en mil neuf cent un
Il n'eut été, par la Camarde
Emporté la plume à la main.