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Quand annoncera-t-on la mort des Arabes ?

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rabi3ak

Nouveau poète
J'essaie, depuis l'enfance, de dessiner ces paysQu'on appelle-allégoriquement-les pays des ArabesPays qui me pardonneraient si je brisais le verre de la lune...Qui me remercieraient si j'écrivais un poème d'amourEt qui me permettraient d'exercer l'amourAussi librement que les moineaux sur les arbres...J'essaie de dessiner des pays...Qui m'apprendraient à toujours vivre au diapason de l'amourAinsi, j'étendrai pour toi, l'été, la cape de mon amourEt je presserai ta robe, l'hiver, quand il se mettra à pleuvoir... 2J'essaie de dessiner des pays...Avec un Parlement de jasmin...Avec un peuple aussi délicat que le jasmin...Où les colombes sommeillent au dessus de ma têteEt où les minarets dans mes yeux versent leurs larmesJ'essaie de dessiner des pays intimes avec ma poésieEt qui ne se placent pas entre moi et mes rêveriesEt où les soldats ne se pavanent pas sur mon frontJ'essaie de dessiner des pays...Qui me récompensent quand j'écris une poésieEt qui me pardonnent quand déborde le fleuve de ma folie... 3J'essaie de dessiner une cité d'amourLibérée de toutes inhibitions...Et où la féminité n'est pas égorgée... ni nul corps opprimé 4J'ai parcouru le Sud... J'ai parcouru le Nord...Mais en vain...Car le café de tous les cafés a le même arôme...Et toutes les femmes-une fois dénudées-Sentent le même parfum...Et tous les hommes de la tribu ne mastiquent point ce qu'ils mangentEt dévorent les femmes une à la seconde 5J'essaie depuis le commencement...De ne ressembler à personne...Disant non pour toujours à tout discours en boîte de conserveEt rejetant l'adoration de toute idole... 6J'essaie de brûler tous les textes qui m'habillentCertains poèmes sont pour moi une tombeEt certaines langues linceul.Je pris rendez-vous avec la dernière femmeMais j'arrivai bien après l'heure 7J'essaie de renier mon vocabulaireDe renier la malédiction du "Mubtada" et du "Khabar"De me débarrasser de ma poussière et me laver le visage à l'eau de pluie...J'essaie de démissionner de l'autorité du sable...Adieu Koraich...Adieu Kouleib...Adieu Mudar... 8J'essaie de dessiner ces paysQu'on appelle-allégoriquement- les pays des Arabes,Où mon lit est solidement attaché,Et où ma tête est bien ancrée,Pour que je puisse differencier entre les pays et les vaisseaux...Mais... ils m'ont pris ma boîte de dessin,M'interdisent de peindre le visage de mon pays... ; 9J'essaie depuis l'enfanceD'ouvrir un espace en jasmin.J'ai ouvert la première auberge d'amour... dans l'histoire des Arabes...Pour accueillir les amoureux...Et j'ai mis fin à toutes les guerres d'antan entre les hommes.et les femmes,Entre les colombes... et ceux qui égorgent les colombes...Entre le marbre... et ceux qui écorchent la blancheur du marbre...Mais... ils ont fermé mon auberge...Disant que l'amour est indigne de l'Histoire des ArabesDe la pureté des Arabes...De l'héritage des Arabes...Quelle aberration !! 10J'essaie de concevoir la configuration de la patrie ?De reprendre ma place dans le ventre de ma mère,Et de nager à contre courant du temps,Et de voler figues, amandes, et pêches,Et de courir après les bateaux comme les oiseauxJ'essaie d'imaginer le jardin de l'Eden?Et les potentialités de séjour entre les rivières d'onyx?Et les rivières de lait...Quand me reveillant... je découvris la futilité de mes rêves.Il n'y avait pas de lune dans le ciel de Jéricho...Ni de poisson dans les eaux de l'Euphrate...Ni de café à Aden... 11J'essaie par la poésie... de saisir l'impossible...Et de planter des palmiers...Mais dans mon pays, ils rasent les cheveux des palmiers...J'essaie de faire entendre plus haut le hennissement des chevaux ;Mais les gens de la cité méprisent le henissement !! 12J'essaie, Madame, de vous aimer...En dehors de tous les rituels...En dehors de tous textes.En dehors de tous lois et de tous systèmes.J'essaie, Madame, de vous aimer...Dans n'importe quel exil où je vais...Afin de sentir, quand je vous étreins, que je serre entre mes bras le terreau de monpays. 13J'essaie -depuis mon enfance- de lire tout livre traitant des prophètes des Arabes,Des sages des Arabes... des poètes des Arabes...Mais je ne vois que des poèmes léchant les bottes du Khalifepour une poignée de riz... et cinquante dirhams...Quelle horreur !!Et je ne vois que des tribus qui ne font pas la différence entre la chair des femmes...Et les dates mûres...Quelle horreur !!Je ne vois que des journaux qui ôtent leurs vêtements intimes...Devant tout président venant de l'inconnu..Devant tout colonel marchant sur le cadavre du peuple...Devant tout usurier entassant entre ses mains des montagnes d'or...Quelle horreur !! 14Moi, depuis cinquante ansJ'observe la situation des Arabes.Ils tonnent sans faire pleuvoir...Ils entrent dans les guerres sans s'en sortir...Ils mâchent et rabâchent la peau de l'éloquenceSans en rien digérer. 15Moi, depuis cinquante ansJ'essaie de dessiner ces paysQu'on appelle-allégoriquement- les pays des Arabes,Tantôt couleur de sang,Tantôt couleur de colère.Mon dessin achevé, je me demandai :Et si un jour on annonce la mort des Arabes...Dans quel cimetière seront-ils enterrés ?Et qui les pleurera ?Eux qui n'ont pas de filles...Eux qui n'ont pas de garçons...Et il n'y a pas là de chagrinEt il n'y a là personne pour porter le deuil !! 16J'essaie depuis que j'ai commencé à écrire ma poésieDe mesurer la distance entre mes ancêtres les Arabes et moi-même.J'ai vu des armées... et point d'armées...J'ai vu des conquêtes et point de conquêtes...J'ai suivi toutes les guerres sur la télé...Avec des morts sur la télé...Avec des blessés sur la télé...Et avec des victoires émanant de Dieu... sur la télé... 17Oh mon pays, ils ont fait de toi un feuilleton d'horreurDont nous suivons les épisodes chaque soirComment te verrions-nous s'ils nous coupent le courant ?? 18Moi, après cinquante ans,J'essaie d'enregistrer ce que j'ai vu...J'ai vue des peuples croyant que les agents de renseignementsSont ordonnés par Dieu... comme la migraine... comme le rhume...Comme la lèpre... comme la gale...J'ai vue l'arbisme mis à l'encan des antiquités,Mais je n'ai point vue d'Arabes !!
NIZAR KABBANI​
 
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