Gandalf
Poète libéré
I
A quoi bon regarder les cieux
Quand sont éteints ceux de tes yeux,
Écouter chanter les rivières
Que ne guident plus tes prières,
Admirer les geais s'envoler
Qui sans toi s'enfuient, affolés.
Que faire du jour, de la nuit
Tout deux emplis de pluie, d'ennuis
Les bois, mornes de ne te voir
Me moquent et, noirs, me haïssent
Les cours où tu t'en allais boire
Se glacent et leurs fleurs pourrissent.
Partout la nature t'appelle
C'est une bien étrange chose
Le paon te chante et t'est fidèle
L'abeille te geint dans la rose !
Dont les pétales sont moins douces
Que les baisers fous sur ta bouche
Ô que son parfum sous la mousse
Devient fort quand tu es farouche !
II
Il faut croire qu'à mon instar
Nature t'aima et te pleure
Sentant encore ton nectar
Que tu empruntas à ses fleurs.
Les ifs, très curieux, se penchent
-Ils sentent les cœurs amoureux-
De tendres merles sur leurs branches
Ils nous attendent, langoureux..
Les mûres aussi te désirent !
Tapies dans l'ombre, elles murmurent
"La belle amie ! Quel déplaisir !
Voyez-vous ça ? Quelle luxure !"
Fraise, Litchi, Pêche, Abricot
Sont moins savoureux que ta chair ;
Le coq te geint : "Cocorico !"
Et Pan souffle : "Venez ma chère !"
Les éphèbes t'aiment le jour,
Le soir t'adorent en poèmes.
Et lorsqu'ils te disent : "Bonjour !"
En fait ils sussurent : "Je t'aime !"
III
Ois les feuilles et les buissons
Pensant te revoir en mon ombre
"Elle !" Clamaient-ils en frissons
Puis leurs faces devenaient sombres.
Embaumant l'air de sa douceur
Fraîche et heureuse était la rose
"Regardez tous, voici ma sœur !
Quoi ? Elle fût ! J'en suis morose..."
Le souffle du vent est soupire
Froid, il me susurre à l'oreille :
"Où sont ses yeux et ses sourires ?
Sot ! Tu ne verras sa pareille !"
Il semble que dans les vallons
Ton timbre vibre sous les arbres
"Voilà la bavarde, parlons !"
L'aube est d'or, les nuées de marbre ;
Les oiseaux sont aux violons
Et chassent les pensées macabres
Le morpho prévient le frelon
Et tous chantent une palabre.
IV
Si Nature ne te résiste,
Imagine les jeunes hommes !
Eux, sur qui le mystère insiste
Qui de noms de muses te nomment !
-"Sa majesté brave Vénus."
-"Elle a la candeur d'Artémis."
-"Les yeux des filles d'Uranus !"
-"La quiétude de Thémis !"
Rêveurs, ils voient en tes deux mains
Les feuilles dorées du mois d'août
Puis, lascifs, songeant à tes seins
Ils composent des vers plus doux.
Pour eux, comme ce fut mon cas
La création tout entière
Du ciel aux parfums des bruyères
Décrit ton être délicat.
Et je me demande, apeuré
Si l'un d'eux, drame ! finira
Le front sur ton sein pour pleurer
Dans l'azur tendre de tes bras.
V
A quoi bon écrire ces vers,
-Quand s'écroule mon univers-
Troubles reflets dans la sombre eau,
D'un cœur volant comme un oiseau.
Ils ne seront pas, hélas, l'arche
Pour me protéger du déluge
Ils n'arrêteront pas la marche
Du néant, pour moi nul refuge.
Le manteau de rayons stellaires
Ah ! Sans toi ne me couvre plus
Il pleure, montrant sa colère
Ô Dieu me délaisse ! il a plu.
A quoi bon respirer, puis vivre
Quand mon souffle de toi est ivre ;
L'ombre forme son noir dessein
Mon cœur ne bat plus en ton sein
Et mon amour se meut en haine
Pour noircir ma pauvre âme humaine
Que tu éclairas de tes yeux,
Je suis mort, je suis vide, Adieu !
Gandalf.