Ils sont lessivés. Ils sont ivres, seuls et sales dans leur trou. Ils ne jettent jamais leur linge dans une panière. Ils ne sont jamais savonnés, rincés, massés. Chaque jour, ils perdent pied. Ils ont honte d’eux-mêmes. Les autres les regardent comme des bêtes curieuses ou comme des fous itinérants. La pluie dégouline sur leurs têtes et sur leurs pieds. Ils prennent une douche en plein air mais n’ont pas de serviette pour s’essuyer. Ils toussent, ils éternuent et n’ont que du papier journal pour se moucher. La pluie ne lave pas les traces de vin, de souillures, de vomissures. Ils traversent des terrains vagues, des dépotoirs, à la recherche de bâches ou de vieilles couvertures. Les gens des villes et des campagnes ne leur proposent rien, ni pour manger ni pour dormir. Le soir, ils préfèrent se recroqueviller dans un fossé, dans une cage d’escalier, dans une bouche de métro. Seul, le sommeil les accueille. Ils se sentent bien quand ils dorment, même s’ils ont les pieds et les mains gelées. Les soirs de grand désespoir et d’ivresse, les flaques d’eau, les épluchures et les ordures ne les gênent pas. Ils collent leur tête dessus et cela n’a plus d’importance. Ils élancent un chien ou une bouteille de vin. Qu’ont-ils fait pour être là ? Ont-ils commis des crimes, des fautes, des erreurs impardonnables au point que la société les rejette dans ses recoins les plus sombres, les plus sordides, là où personne ne veut les voir ? Ils sont à l’air libre, mais l’espace où ils survivent est une prison sans murs ni barreaux. Allongés sur les bancs, sur les trottoirs, dans les halls, ils rêvent d’un premier salaire, d’un appartement, de réceptions entre amis, de bons repas pris au restaurant ou à la maison, d’une aventure avec une femme. Le réveil est brutal. Ils se demandent si quelqu’un voudra bien les approcher. Il se sentent inutiles, anonymes et rejetés. Ils ne peuvent plus supporter le regard des autres, la pitié et l’aumône dans laquelle ils ne voient que du mépris. Ils se sentent comme les membres d’un même groupe, définitivement déclassé. La société a exclu ce groupe de tous les lieux où elle vit, où elle s’étale. La société ne peut pas côtoyer ce groupe d’hommes qui n’a pas un sou. Décidément, l’argent a fait bien des ravages dans les têtes de ceux qui ne vivent que pour eux dans notre société. un texte du net