Filiatus
Maître Poète

Se dénommer Jacques Laffitte
Peut entraîner quelques conflits
Tant cette identité abrite
De quidams dans notre pays
Qui, d'être un artiste lyrique
Ou bien simple sergent de ville
Qui, d'être un homme politique
Ou bien pilote automobile
Celui que je vais mettre en rimes
S'il est dans l'ensemble inconnu
N'est pas franchement anonyme
Puisque Premier ministre, il fut
Jacques Laffitte est fils de Pierre
Un charpentier, un vrai colosse
Qui dans sa petite chaumière
Élève une flopée de gosses
Notre héros fait peu d'études
Il est apprenti charpentier
Puis troisième clerc dans l'étude
D'un vieux notaire bayonnais
À quatorze ans il tient la caisse
D'un négociant de la région
Nommé Pierre Formalaguès
Qui lui apprend la profession
Au bout de sept ans de pratique
Recommandé par son patron
Chez le banquier Jean Frédéric
Perrégaux, il entre en fonction
Lors, il montre pour les affaires
Une aptitude remarquable
Qui lui fait gonfler son salaire
Tant les gains sont considérables
De mil sept cent quatre-vingt-dix
À mil huit cent, nos personnages
Font de si larges bénéfices
Que Laffitte est au pourcentage
Banque des révolutionnaires
Puis de Napoléon Ier
Nos deux subtils hommes d'affaires
En deviennent ses conseillers
En l'an neuf, le vingt floréal
Jacques convole en justes noces
Et dans le bonheur conjugal
Il continue son sacerdoce
Perrégaux n'est plus très en forme
Il sent ne plus vivre longtemps
Aussi, avant qu'il ne s'endorme
Il promeut son adjoint, gérant
La banque "Perrégaux-Laffitte"
Devient la première à Paris
Et sa brillante réussite
En fait la perle du pays
Perrégaux décède en silence
Tandis que Laffitte est nommé
Régent de la Banque de France
Poste que son maître a lâché
Fort d'une fortune soudaine
Il achète et réhabilite
Le château de Maisons-sur-Seine
Qu'il renomme Maisons-Laffitte
Attiré par la politique
Laffitte est, dès mil huit cent-seize
Député de la république
Dans la capitale française
Sa fille unique Marguerite
Épouse à Saint-Germain-en-Laye
En janvier mil huit cent vingt-huit
Le fils du feu maréchal Ney
Deux ans plus tard avec malice
Grâce à la presse, il participe
À la chute de Charles X
Et au sacre de Louis-Philippe
Ce dernier, très chevaleresque
Le prend dans son gouvernement
En tant que ministre, enfin presque
Car sans portefeuille, vraiment
Six mois en fait, il doit attendre
Pour avoir le poste rêvé
Celui du Budget est à prendre
Car le baron Louis s'est sauvé
Le roi lui confie le costume
De président à son Conseil
Que Laffitte avec joie assume
Mais la mécanique s'enraye
Au bout de cinq mois de largesses
De dons et de munificences
Il n'a plus d'argent dans les caisses
Et doit rembourser ses dépenses
Il lui faut liquider sa banque
Son hôtel et maintes broutilles
Et comme l'argent toujours manque
Il vend les bijoux de famille
Il demande à Dieu et aux hommes
De bien vouloir lui pardonner
D'avoir déclenché ce qu'on nomme
La révolution de Juillet
Sa fin de vie est très discrète
Bien que réélu député
Il ne fait plus souvent la fête
Et reste chez lui confiné
En mil huit cent quarante-quatre
À soixante-dix-sept balais
Il meurt dans l'aurore bleuâtre
Du vingt-sixième jour de mai.