Filiatus
Maître Poète

Prince des chanteurs populaires
Auteur de centaines de chants
Que les parents de mon grand-père
Ont fredonnés leur vie durant
Aristide, je vous l'assure
Foi d'un modeste scribouillard
Par sa voix rauque et sa carrure
Est un monument de notre art
Non, il n'est pas né à "Pantruche"
Comme d'aucuns le jureraient
Encore moins à "Ménilmuche"
Mais à l'autre bout du Loiret
À Courtenay, tout près de l'Yonne
En mil huit cent cinquante et un
Mais c'est en terre bourguignonne
À Sens, qu'il apprend le latin
À dix ans l'enfant collectionne
Un maximum de premiers prix
À onze, l'école fredonne
Des chansons composées par lui
Le père, qui est un ivrogne
Ne peut plus payer ses impôts
Alors il quitte la Bourgogne
Avec sa femme et les marmots
À Montmartre, le clan se terre
Et se fait oublier quatre ans
Aristide erre en solitaire
Et vit de boulots à mi-temps
Il fréquente la pauvre engeance
Les filles, les mauvais garçons
Il écoute leurs confidences
Et s'initie à leur jargon
À vingt ans, quand "L'Année terrible"
Le confine sous les drapeaux
La musique est sa seule cible
Les rimes sont son seul fardeau
Il compose un air militaire
Tellement prisé des bidasses
Qu'en quinze jours la France entière
Chante "V'là l'113e qui passe"
Démobilisé, il travaille
Comme scribe aux Chemins de fer
Mais la vie des agents du rail
Est pour lui bien trop régulière
En mil huit cent soixante-treize
Il débute au café-concert
Sur scène il est bien plus à l'aise
Que derrière un bureau en fer
Il se compose un uniforme
Gilet clairet sous veston long
Écharpe, chapeau haut-de-forme
Et pantalon large aux talons
Partout on le couvre d'éloges
Les Parisiens viennent le voir
Dans le cabaret de "L'Horloge"
De "La Scala" et du "Chat Noir"
Bruant vient d'avoir la trentaine
Et de la chanteuse "Marion"
Un fils naît de façon soudaine
À qui il donne son prénom
Quand "Le Chat Noir" ferme ses portes
L'artiste rachète le fonds
Et par humour, en quelque sorte
Le baptise "Le Mirliton"
Il transforme sa silhouette
De gentleman en grand balourd
Troquant son beau complet-jaquette
Contre une vareuse en velours
Il met ses bottes sur les tables
Pour chanter des refrains grossiers
Que les bourgeoises respectables
Semblent, somme toute, apprécier
Il n'en reste pas moins qu'Aristide
Est un auteur-compositeur
Dont la plume solide et fluide
Enthousiasme les connaisseurs
Dans la revue hebdomadaire
Dont l'artiste est le directeur
Il publie sa prose et ses vers
Ce qui attire les lecteurs
Bruant devient riche et célèbre
Il parcourt la France en chansons
Tandis qu'à Paris quelques zèbres
Le parodient au Mirliton
Ses airs sont mis au répertoire
Des grands artistes de l'époque
Qui viennent renforcer sa gloire
Mais surtout ses éconocroques
À tel point que notre poète
Grâce à sa "Nini Peau de Chien"
"Méloche" et "Toto Laripette"
À Courtenay, est châtelain
Passé quarante ans, Aristide
Abandonne les Parigots
Pour écrire un genre de guide
Un grand dictionnaire d'argot
Dans les ultimes jours d'avril
Mil huit cent quatre-vingt-dix-huit
Bruant revient à Belleville
Mais politique est sa visite
Car pour son futur, il s'active
Pensant trouver une autre voix
Aux élections législatives
Il n'obtient que cinq-cent-vingt voix
Quelque peu déçu, il s'installe
Sur ses terres de Courtenay
Revenant dans la Capitale
Une fois par an pour chanter
Pendant toute la Grande Guerre
Il reste au château, confiné
Apprenant que dans cet enfer
Son pauvre fils a été tué
Ce n'est qu'en mil neuf cent vingt-quatre
À soixante-treize ans passés
Qu'il retourne dans son théâtre
Pour voir s'il n'est pas oublié
C'est une rentrée idyllique
Malheureusement, l'an suivant
Il fait ses adieux au public
Et à la vie en même temps.
