Filiatus
Maître Poète

Contemporain de Baudelaire
De Verlaine, aussi de Rimbaud
Ainsi que des septuagénaires
Leconte de Lisle et Hugo
On peut dire que notre Albert
A vécu parmi les meilleurs
C'est l'époque que je préfère
Le symbolisme hante mon cœur
Albert naît un matin d'automne
De l'an mil huit cent trente-neuf
En Normandie, à Lillebonne
Ville entre Le Havre et Elbeuf
Son père, un gars de la charpente
Se doit de changer de métier
Et dès fin mil huit cent quarante
À Bernay, il vient s'installer
Mais dans ce village de charme
Le maire ne peut lui donner
Qu'un simple poste de gendarme
Ce qu'accepte le charpentier
Albert passe sa tendre enfance
Et son adolescence aussi
Dans ce petit vallon de France
Qui l'éveille à la poésie
Il quitte l'école en cinquième
Pour aller se faire embaucher
La tête pleine de poèmes
Chez de vénérables huissiers
Malheureusement ses rimes
Ses villanelles, ses rondeaux
Ses triolets les plus intimes
Parsèment les procès-verbaux
Honteux, son gendarme de père
Le fait muter au tribunal
De Commerce, où le pauvre Albert
Rêve de sa ville natale
Las de sa vie de fonctionnaire
Un matin, il quitte Bernay
Mais passant par Pont-Audemer
Une pensée chez Albert naît
Il trouve si jolie la ville
Qu'en trois jours ou peut-être quatre
Il écrit sur le val de Risle
Une pièce pour le théâtre
Lors, des comédiens de passage
Touchés par sa plume parfaite
Emportent dans leur long voyage
La comédie et le poète
Il visite Épinal, Belfort
Bruxelles, Paris, Alençon
Là, un ami de Théodore
De Banville lui fait un don
Le livre "Odes funambulesques"
Qu'a publié le Parnassien
Une bien gigantesque fresque
Ébranle à jamais le gamin
Aussitôt, du monde il s'isole
Pour, une grande œuvre, commettre
Intitulée : "Les Vignes folles"
En hommage à son nouveau maître
Quand le service militaire
Appelle Albert sous les drapeaux
Une maladie pulmonaire
Le renvoie sous son chapiteau
L'artiste, pourtant ne renonce
À sa vie errante, et toujours
Plus loin, en province, il s'enfonce
Avec ses amis troubadours
À Nancy, pour qu'ils aient un rôle
Il écrit "L'Ombre de Callot"
À Vichy, il crée "Vers les saules"
Qu'ils donnent au grand Casino
À Bayonne, il compose un drame
Et une saynète "Le Bois"
Le public tellement s'enflamme
Qu'ils jouent la pièce quatre mois
Il revient dans la capitale
Faire quelques apparitions
Et bien que s'aggrave son mal
Il se fait quelques relations
Des écrivains naturalistes
Idéalistes, parnassiens
Des romantiques, symbolistes
Et des vieux rêveurs saturniens
Au cours d'une visite en Corse
En mil huit cent soixante-sept
Un douanier l'arrête avec force
Et dans une prison le jette
Au bout de six mois de cabane
N'étant pas l'homme recherché
Avec les regrets de la douane
Notre héros est relâché
Fort de cette mésaventure
Si Albert en sort affaibli
Le "Vidame Bonaventure
De La Braguette" en a jailli
Ainsi que quelques livres "hot"
"Scapin maquereau" et "Les Bons
Contes du sire de La Glote"
"Le Jour de l'an d'un vagabond"
L'écriture de ces ouvrages
Lui amène pour seule gloire
Une demande en mariage
D'une fille de son terroir
Mais sa maladie le submerge
Et au paradis des artistes
Il s'envole à trente-trois berges
L'âge où est décédé le Christ.