On dit que beaucoup d'eau a passé sous les ponts,
Celui que j'emprunte n'enjambe qu'un filet,
Un lit de méandres dont suintent les remblais
Et les pluies sont allées s'exiler en amont,
Sur le fil des nuages, au gré des alizés
Malgré les orages qui les ont épuisé.
La mer reste basse, la marée ne vient plus,
J'ai perdu l'odeur de ses embruns ce soir-là
Mais garde la pudeur de ta main sur mon bras.
Dans la froideur de l'air, sur le quai vermoulu,
Assis sur le bois terne, amoureux que j'étais,
La tour de la lanterne éclairait la jetée.
Un soleil rouge sur la ligne d'horizon
Plongeait dans la mer en une chute infinie
Et sa lumière s'est lentement évanouie.
............................................
Tel le sable du temps, s'égrainent les saisons,
Celui de la plage que j'emmène avec moi
Jusqu'entre ces pages qui me mettent en émoi.
En quittant le port, les drapeaux étaient en berne.
A l'ouest, un ciel chargé annonçait la tempête,
La peur gagnait les hommes et les changeait en bêtes,
Redoublant d'efforts pour maintenir la gouverne,
L'ivresse n'y faisait plus et nous perdions le nord,
Le galion en detresse sombrait par babord.
Le phare de l'estuaire tournoyait au loin
Comme pour nous prévenir trop tard du danger
De ces eaux noires qui bientôt nous piégeraient.
Vers cet éclair dans le soir je tendais la main,
Mes doigts balayant l'air ne trouvaient plus les tiens
Mais le creux béant qu'ouvrait la mer en son sein.
Au milieu des ombres, des démons qui m'entouraient,
Des rayons de lumière, d'infimes trainées,
Soulevaient la poussière au travers des volets,
Quand, sous l'oeil du poète, sous l'oeil qui s'égare,
Je traçais les lignes qui charmaient ton regard,
Je coupais la vigne qui me rendrait hagard.
A mille lieues de toi et du reste du monde,
A cent miles bien au large de la raison,
A sang et au feu qui brûlerait ta maison,
J'ai prié les dieux sur les toîts de l'immonde,
Qu'ils me ramènent à terre ou qu'ils me noient d'alcool,
De juste dire amen sans autre protocole.
Rongé par le sel comme par la maladie
Et nourri du cancer bien plus que de poisson
Qu'on serre dans ses bras comme on sert le poison,
Allumer l'étincelle et voir le paradis,
Ou l'enfer, c'est selon, c'est Jésus qui l'a dit,
Guidant les pauvres hères jusqu'en Arcadie.
J'ai voulu arracher à mains nues ces neurones
Et toutes ces pensées au goût de fin du monde
Et toutes les pensées dont le jardin abonde
Mais je n'ai pu détacher mes yeux d'Alcyone,
Prisonnier des entrailles de la mer Egée,
Pris sous une mitraille de fer, assiégé.
.....................
On dit que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts,
Celui que j'emprunte s'effondrera bientôt
Dans une dernière étreinte avant le chaos
Et la chair à vif, sous l'assaut des éperons,
Emporté par les flots de ce petit torrent
Grossi par des eaux à l'appétit dévorant.