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Les Mains de Jeanne-Marie (Rimbaud)

Thomas111

Maître Poète
#1
Les Mains de Jeanne-Marie

Jeanne-Marie a des mains fortes,
Mains sombres que l'été tanna,
Mains pâles comme des mains mortes.
— Sont-ce des mains de Juana ?

Ont-elles pris les crèmes brunes
Sur les mares des voluptés ?
Ont-elles trempé dans les lunes
Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares,
Calmes sur les genoux charmants ?
Ont-elles roulé des cigares
Ou trafiqué des diamants ?

Sur les pieds ardents des Madones
Ont-elles fané des fleurs d'or ?
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?

Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khenghavars ou des Sions ?

— Ces mains n'ont pas vendu d'oranges,
Ni bruni sur les pieds des dieux :
Ces mains n'ont pas lavé les langes
Des lourds petits enfants sans yeux.

Ce ne sont pas mains de cousine
Ni d'ouvrières aux gros fronts
Que brûle, aux bois puant l'usine,
Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses d'échines,
Des mains qui ne font jamais mal,
Plus fatales que des machines,
Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises,
Et secouant tous ses frissons,
Leur chair chante des Marseillaises
Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes
Mauvaises, ça broierait vos mains,
Femmes nobles, vos mains infâmes
Pleines de blancs et de carmins.

L'éclat de ces mains amoureuses
Tourne le crâne des brebis !
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

Une tache de populace
Les brunit comme un sein d'hier ;
Le dos de ces Mains est la place
Qu'en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
À vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c'est un soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois,
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !

Rimbaud
 

Thomas111

Maître Poète
#3
Je ne connaissais pas ce poeme, très beau! Merci!
Beau comme le peuple et l'insurrection, en effet

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé,
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé !


Un poème fort et original, une sacrée plume, le gaillard.

Bonne soirée à vous, Béatrice.

:)
 

Thomas111

Maître Poète
#4
"Les mains de Jeanne-Marie" Rimbaud valorise les femmes de la Commune
dimanche 2 juin 2019.
Source : Jacques Serieys Sélection 58


L’empire de Napoléon III a cru dévoyer la combativité sociale et démocratique des Français en déclarant la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. Las ! Les armées allemandes écrasent les meilleures armées françaises qui se rendent lamentablement à Metz et Sedan, certaines unités d’élite n’ayant même pas tiré un coup de fusil.

Le peuple français se lève alors pour défendre son territoire. Paris résiste tout l’hiver malgré la famine, le froid et les privations. En mars 1871, le gouvernement français veut signer une capitulation avec le Kaiser ; aussi, il essaie de prendre au peuple parisien ses canons. Les Parisiens résistent.

A la demande de Thiers et de son prétendu "gouvernement français" Guillaume 1er, empereur d’Allemagne, décide de libérer des forces armées françaises d’active pour écraser Paris.

Durant deux mois, les Parisiens se défendent et essaient de fonder un nouveau type de république, effectivement sociale et démocratique.

Le 21 mai 1871, profitant d’un poste accidentellement non gardé de la Porte de Saint-Cloud, l’armée pénètre dans la capitale. Le peuple construit immédiatement des barricades (environ 500) dans chaque rue , chaque quartier pour résister.

Partout, l’armée fusille de façon sommaire les Communards.

Partout, les Communards se battent avec l’énergie du désespoir. Les femmes combattent, portent la poudre, les allumettes et le pétrole (d’où leur appellation de Pétroleuses).

La dernière barricade tombe le 28 mai à 13 heures. L’armée reçoit l’ordre de fusiller au moindre indice, à la moindre dénonciation. Plus de 20000 Parisiens et Parisiennes sont ainsi victimes d’une répression atroce. Plus de 10000 seront encore condamnées à mort ou à la déportation (dans des conditions, comme en Nouvelle-Calédonie, qui valaient souvent la mort).

Retenu à Charleville, Rimbaud n’a pu participer à la Commune, mais il la soutient.