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L’origine du Feu*

En des temps incertains, une idée s’éleva
Chez les êtres humains, une idée pas à pas :
Dans le froid pas de feu, mais les hommes en voulaient,
S’arrachèrent cheveux, mais comment le voler ?

Après un long conseil, ils tombèrent d’accord :
Il fallait à tir d’ailes demander à l’Aurore,
Ou bien même chez Dieu, le secret qui réchauffe,
Le secret du grand feu, des brindilles qui chauffent.

Mais les divinités sont toujours bien lointaines ;
Il fallait se hâter, le tout sans perdre haleine.
Les jeunes devisèrent : le voyage était long.
Les vieux combinèrent, firent propositions :

« Puisqu’aussi il est clair qu’aucun homme ne peut
S’élever dans les airs et se rendre chez Dieu,
Ainsi donc faudra-t-il proposer la besogne
À quelque volatile sans pourtant qu’il ne grogne. »


Réunis, les oiseaux s’entretinrent un à un
Du projet si nouveau, du projet des humains :
« C’est à nous, les oiseaux, que les hommes s’adressent ;
Pour aller tout là-haut, dans leur grande détresse. »


Mais aucun emplumé, qu’il soit grand ou moyen,
Ne voulut accepter d’approcher le divin.
Ce voyant, roitelet, le mignon freluquet,
Dit devant l’assemblée, qu’au jeu il se piquait.

« Tu es bien trop petit », lui dirent les ailés,
« Tu mourras de fatigue avant que d’arriver. »
« Tes ailes sont trop courtes », ricanèrent certains.
Il parla sans détour, et devant les témoins :

« J’essaierai », leur dit-il, tout fiérot, tout très bien.
« Que cela vous fait-il, si je meurs en chemin ? »
Puis il prit son essor et couvrit tant de lieues
Contre le mauvais sort qu’il apparut chez Dieu.

On comprendra bien sûr la surprise de Dieu,
Accueillant comme un sire le petit audacieux,
L’installant doucement, l’installant tendrement,
Sur ses gros genoux blancs, hésitant cependant :

« Tu demandes le feu que voudraient les terriens.
Réfléchis donc un peu, car ceci n’est pas rien :
Tu brûleras tout court, ne verras plus tes frères,
Ne verras plus le jour, n’atteindras pas la terre »


Mais l’hôte si petit insista tant et tant
Que le Dieu, bon génie, accepta gentiment :
« Prends ton temps, mon ami, ne presse pas le pas,
Car sinon, lui dit-il, plumage brûlera ».


Le roitelet partit, léger comme l’éther,
Voleta tout petit et vit bientôt la terre.
En bas, ses compagnons, l’attendaient, l’appelaient.
En entendant son nom roitelet fut grisé.

Il arriva alors ce qu’avait dit le Dieu :
Au milieu des débords, il rapporta le feu.
Les hommes remercièrent, mais le laissèrent nu :
Ses plumes avaient dans l’air brûlé puis disparu.

En rond autour de lui, les oiseaux s’empressèrent,
Et tous pour icelui, une plume arrachèrent.
Aussi, dorénavant, le petit roitelet
Eut un beau vêtement, qui était tout tâché.

Il y eut cependant un oiseau bien coquin :
Ce fut le chat-huant, qui ne lui donna rien.
Les oiseaux offusqués se jetèrent sur lui.
Puni pour sa dureté, le chat-huant s’enfuit.

C’est pourquoi désormais il ne sort que la nuit.
Et s’il peut arriver que, quand le soleil luit,
Il veuille un peu sortir, il se fait attaquer,
Et pour son repentir dans son trou doit vaquer.

Cette petite histoire a encore maintenant,
Dans de nombreux terroirs du bocage normand,
Certaines conséquences pour les enfants du cru ;
Et ses réminiscences, je veux qu’elles soient sues :

Les vieux nous apprennent que s’il se produisait
Qu’un enfant dans la plaine tuât le roitelet
Ou lui volât son nid, c’est le feu de la foudre
Qui tuerait son logis, le réduirait en cendre.

Le belliqueux larcin pourrait être payé
D’un nouvel orphelin, de la fin d’un foyer,
Justifiant ainsi le respect que l’on doit
Aux animaux amis et au tout petit roi.

Aubépin des Ardrets
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*D’après une histoire normande rapportée par James George Frazer dans son ouvrage Mythe sur l’origine du Feu
, 1930 (Traduction française de M. Michel Drucker)