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Deux extraits de « La très vaine, inutile et insolite geste de Pépito et Adalbéron Taillac de Tourville »

#1
Extrait 1

La danse à Dany
« Bon, les mecs, ch’est pas lé momenté dé ché dégonfler ! Faut pas flancher, hein !? Parché qué, la rigolade, eh bé, é fait qué commencher. Ch’est capté ?! »

C’est vrai qu’il avait raison, Pépito, parce que, le beau Dany, avec la tronche qu’on lui avait traficotée, c’est sûr que là où on venait de l’envoyer, il allait plus pouvoir draguer beaucoup. Cette fois-ci, pourtant, Pépito avait plutôt fait dans la mesure : quand Dany avait ouvert pour réceptionner la Margareta et la Calzone qu’il avait commandées au Stromboli, Pépito, au lieu des deux galettes, lui avait aussitôt placé deux-trois bourre-pifs pas franchement inspirés – « pour tâter lé terraine » - avant de lui asséner une bonne bourrade et de replacer ainsi immédiatement le débat dans la quiétude de l’appartement qu’habitait Dany. Après avoir ouvert le bal, Pépito s’en était tenu à la parole donnée : la porte refermée et la bouche de Dany lestement scotchée de ruban adhésif jaune émaillée du bleu de lettres ailées, il avait laissé Jeannot et Eddy mener la danse à leur guise. Faut dire que question danse, ces deux là, ils excellaient ; mieux qu’un tango : tout en progression et retrait, ils ne négligeaient pas non plus les écarts, les roucoulades et les regards profonds. Ainsi, quand Jeannot, de son cou épais, appuyait quelques coups de boule à faire craquer une poutre en chêne, Eddy passait derrière le « patient » alors objet de tous leurs soins et s’appliquait avec compassion à le maintenir « en forme », pour qu’il continue à ajuster de la manière la plus ajustée. Ensuite, d’assommoirs jeannotiens en redressements eddiens, le ballet passait invariablement à l’horizontale pour les plus persévérants qui, désormais transformés en piste de danse, étaient alors fermement initiés à la ferveur rythmées des pas imaginés par nos deux experts de la gigue à taloches et des entrechats vigoureux. Eddy se montrait particulièrement généreux dans le redressage de côtelettes, et n’hésitait pas non plus à distribuer quelques pointes élégantes et sobrement accompagnées de « tu vas voir comment j’vais t’remette la tête entre les deux oreilles » pour souligner le chirurgical dévouement dont il se sentait investi. Jeannot, lui, préférait le grisement des talonnades ou l’amplitude des pas croisés. Du coup, Dany, sa réputation d’Apollon, elle en avait sacrément pris pour son grade. Les craquements, nombreux, les épanchements fluides, non moins éloquents, les borborygmes, les gargouillis, les giclements, les tressautements avaient, en effet, minutieusement documenté sa transformation légumineuse : tête de prince charmant mutée en citrouille couleur aubergine, membres et troncs en bouillie façon soupe aux croutons ; au final, sur l’étroit tapis du couloir d’entrée, Dany avait même cessé définitivement de respirer.

Sortant brusquement des enthousiasmes de la virevoltante leçon de chaussettes à clous, c’est Jeannot qui, le premier, avait alors renoué avec les affres de la perspicacité sanitaire : « Eddy, ch’crois bien qu’il a eu son compte, eul’Danny ! C’est pu la peine de l’secouer ; l’a pu rein dans l’caisson ». Pépito avait doctement approuvé et Eddy avait conclu par une timide combinaison de croquenots manière petits rats sous la coupole de l’Opéra Garnier. Ensuite, les naseaux encore tout frémissants des contorsions du ballet, considérant le cabossage qu’ils avaient organisé, Jeannot avait soudain commencé à douter de la mise en scène et, tout à ses pensées, s’était mis à bredouiller de douces paroles d’excuses et d’explications réconfortantes en se livrant d’une voix fluette, enfantine et néanmoins paternelle : « Tu sais Dany, faudra pas recommencer une prochaine fois, parce que, sinon, on va encore être obligés de pas être gentils. C’est vrai, quoi, tu te rends pas compte… »
« Lé encore plus chinglé qué ché qué yé pènchais »
, s’était alors dit Pépito, « mé ché pas vré, il a quoi dannes la têté ? » Puis, sentant que l’heure n’était plus aux atermoiements, il avait tranché : « Bon, les mecs, ch’est pas lé momenté dé ché dégonfler ! Faut pas flancher, hein !? Parché qué, la rigolade, eh bé, é fait qué commencher. Ch’est capté ?! »
*
* *​


Extrait 2

Truculente trompette
Si les panses des quatre affamés s’étaient finalement trouvées apaisées, il n’en allait pas de même pour certaines et intimes ouvertures qui, sous les stimulants effets conjugués des pois chiches concassés et des grains de raisin secs mêlés à la fine semoule, se trouvèrent soudainement, pour cause d’enflements ripaillesques, sollicitées par diverses modulations vibrantes et insidieusement odorantes. Dans cette prolifique cacophonie, il en est un, cependant, qui se montra d’une loquacité particulièrement ample et tonitruante : c’était Adalbéron. Pris au dépourvu par tant d’alacrité ventilée, alors que les autres fronçaient les narines en dardant des regards distingués tout en moulinant des mains en vue d’une salvatrice et égalitaire redistribution des volumes d’air de la salle, celui-ci prit rapidement le parti de capitaliser sur la confusion régnante en s’élevant au-dessus de la mêlée. Son plan était simple : articulé en deux volets – artistique et socio-politique – il projetait ainsi, dans un premier temps, d’improviser rapidement quelques hexasyllabes rimés qui auraient pour effet, jugeait-il, de dompter par le rythme les diverses bassesses émises dans le désordre, puis, dans un second mouvement destiné à souligner finement son autorité intellectuelle, d’illustrer la puissance pratique de sa théorie du grain de riz en montrant combien l’impromptu concert ne constituait finalement qu’une bribe révélatrice d’un lancinant état de choses plus général.

Se levant prestement, il avança donc ce qui suit :

- Très chère compagnie ! (il affectait de désigner ainsi toute tablée de plus de deux convives)

Il vérifia l’effet de cette interpellation sur les présents : Jeannot clignait des yeux de manière convulsive sans qu’on puisse vraiment savoir si l’oculaire rougeoiement dont il était subitement atteint était de l’admiration ou s’il provenait des effluves corrosives de la récente salve atmosphérique ; Eddy, d’abord orientalement gêné et déconcerté par les roulements de tonnerre inopinés, s’était ensuite avisé de maquiller sa stupeur en nonchalante indifférence et avait subrepticement interrompu ses brassages aériens pour finalement demeurer les deux mains stupidement pelotonnées contre son torse, les yeux tombant et la moustache embrouillée malgré sa finesse ; Pépito, quant à lui, sans en laisser pourtant rien paraître, redoutait quelque nouvelle facétie oratoire propre à conforter les soupçons qu’il nourrissait quant au très probable historique de consanguinité que le nombre anormalement réduits d’ancêtres d’Adalbéron (il se rappelait avoir une fois entendu ce dernier affirmer, pour preuve de sa prodigieuse mémoire, qu’il connaissait par cœur les prénoms, noms, surnoms, faits et gestes les plus marquant et dates et lieux de naissance et de décès des 33 ancêtres le reliant à la « G8 » – la huitième génération – de son large, épais et touffu arbre généalogique) semblait sinon corroborer, du moins étayer.

Assuré de la respectueuse ou dubitative attention des interpelés, Adalbéron poursuivit :

- L’immense Kandinsky – « pet » à son âme, c’est le cas de le dire – avait écrit Du spirituel dans l’Art (comme pour beaucoup d’ouvrages théoriques, il n’était jamais parvenu à passer le cap de la troisième page, mais la tournure quelque peu surannée du titre de cet essai – on aurait dit un traité du XVIIIe siècle – l’avait conquis, et puis, surtout, il avait vite et intuitivement compris que, dans la plupart des cas, le sésame de toute discussion sautillante et scintillante résidait dans la citation inattendue de titres laissant entendre à ses interlocuteurs alors hébétés que son érudition était insondable), je décide, quant à moi, puisque l’heure semble plus s’y prêter, de vous offrir Du spirituel dans l’Air !

Il savoura un instant sa trouvaille, puis, se reprenant, bomba le torse, fit rouler ses yeux sur les attablés et modula ses effets de diction :

Au bout du tunnel

Truculente trompette
Déroutant baryton
Tonnante galipette
Entonnoir[e] du fond

Tu coules tes bouquets
Et formes tes volutes
Sur un air plus musqué
Que le son de la flûte !​

Laissant Eddy et Pépito « estourdis » par ce choc poétique rondement mené, Adalbéron reprit sa place et faisant mine de s'essuyer la commissure des lèvres en la tapotant d'un coin de sa serviette.

Pris d’un hoquet de plaisir, Jeannot ne pu caninement aboyer sa joie mais parvint cependant à japper que, lui aussi, il voulait disserter sur l’importun mais révélateur évènement qui venait de se produire.

Effrayé par cette fougue, Eddy s’enquit diplomatiquement de son dessein, ce à quoi Jeannot répondit que, n’étant nullement doté de la fibre poétique d’Adalbéron, il ambitionnait juste de développer son propos dans une prose efficace et imagée. Rassuré, Eddy s’effaça pour laisser place à l’orateur. Jeannot se leva pour gagner en assurance, et commença sa harangue sans manquer de guetter le regard d’Adalbéron ni de dompter d’éloquence le regard des deux autres :

- Ben oui, quoi, c’est vrai ça ! Les riches … quand y pètent, y font pas de bruit ! Mais nous, les pauvres, on sait bien pourquoi, qu’y font pas de bruit … les riches … quand y pètent ! C’est parce que sur leurs chaises, eh ben y mettent des coussins, et les coussins, eh ben y z’absorbent les bruits. Tandis que nous, les pauvres, eh ben comme on est assis sur des chaises en bois tout dur, accroché avec des clous sur le cadre comme une belle peau de tambour, eh ben … quand on flouse, même si on fait tout pour pas que ça ce sait, eh ben … c’est la pétarade ! Un coup de clairon pour la fanfare du dimanche ! C’est pareil quand on est assis sur nos belles chaises de jardin en plastique blanc jauni malgré l’eau de Javel qu’on passe dessus au fil des saisons : on a beau se tortiller et prendre des positions qui penchent, quand les vents y sortent … Vlan ! c’est le coup de tambour assuré dans la cour ! Alors que les riches, quand on dit qu’y pètent dans la soie, c’est vrai, mais c’est pas seulement ça ! Parce que, dans leurs jardins ou dans leurs parcs, assis sur leur transat en beaux tissus ou en fines mailles mollement tendus, les riches, leurs vents, on dirait qu’y sont avalés. Bref, quand nous ont fait des rebondissements sur nos bancs en dur qui veulent pas de nos gaz et qui les transforment en rafales, les riches, eux, ils insufflent leurs émanations des tréfonds dans le mou de leurs fauteuils qui s’en imprègnent et les transforment en soupirs.

À la scansion élaborée de cette dernière saillie conclusive, Adalbéron reconnut, tout en s’en félicitant d’un sourire bienveillant, l’insoupçonnée mais très réelle et croissante influence expressive qu’il exerçait sur Jeannot.
*
* *​
Note : J'ignore si cette geste et les étranges personnages qui la peuplent et m'habitent sera un jour complète. Prenant toutefois un plaisir assez stupide à en taper parfois les signes noirs sur page blanche, je suis content, un peu anxieux aussi, d'en faire le partage ;-)
 
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glycine

Maître Poète
#2
Le pauvre Dany... mais qu'a-t'il fait pour mériter ça ?
La manière que vous avez de raconter une situation dramatique avec humour... me fait penser à Audiard (Les tontons flingueurs... sans flingue)...
(C'est un compliment)
De belles trouvailles...

J'ai bien aimé l'explication de Jeannot... L'importance de l'assise... il fallait y penser... sourire

Un plaisir n'est jamais stupide !

Bravo pour votre imagination débordante... et délirante... pour la richesse du vocabulaire... et pour les traits d'humour...
 
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#3
Le pauvre Dany... mais qu'a-t'il fait pour mériter ça ?
La manière que vous avez de raconter une situation dramatique avec humour... me fait penser à Audiard (Les tontons flingueurs... sans flingue)...
(C'est un compliment)
De belles trouvailles...

J'ai bien aimé l'explication de Jeannot... L'importance de l'assise... il fallait y penser... sourire

Un plaisir n'est jamais stupide !

Bravo pour votre imagination débordante... et délirante... pour la richesse du vocabulaire... et pour les traits d'humour...
Merci, glycine, d'avoir pris le temps de supporter ces deux textes et de les avoir commentés ;-)

D'après ce que j'ai compris des quelques détails parcimonieux que veulent bien partager avec moi les petits personnages qui se présentent à moi par intermittence, "eul'Dany" aurait eu une aventure littéraro-sexuelle avec la femme séduisante et lettrée d’un ambassadeur espagnol de ses clients, ce qui, visiblement, n'a pas plu à Pépito (à moins que cela n'ait pas plu à un commanditaire d'icelui...) et qui a provoqué la consultation approfondie menée par Eddy et Jeannot.

Je vous remercie pour Audiard, même si je dois avouer - à mon grand étonnement - n'avoir, je crois, jamais vu de films dialogués par ses soins (je suis un bien piètre cinéphile, préférant, je crois, l'étrange film de la vie et des résonances qu'il sait provoquer en mes fibres).

Pour les trouvailles, vous avez peut-être raison : ne recherchant rien et tombant à l'improviste et bonheur - pour ce me concerne tout au moins - sur des morceaux d'écriture se présentant à moi de manière insistante, cela ressemble, effectivement, à ce caractère fortuit - étonnant aussi - qu'ont les trouvailles.

Vous avez raison d'approuver la câline et prévenante explication que Jean Duval, dit "Jeannot", fournit à Dany. Jeannot est, apparemment, originaire de l’Orne : c'est un Normand taillé dans un chêne. Il sait traire les vaches à la main et utiliser les trayeuses en instruments de torture par succions (« Il sortit alors une étonnante trayeuse portative de sa sacoche, Étienne lui lança un regard bovinement interrogateur, Jeannot, lui, poursuivit l’atavique précision gestuelle des préparatifs de la trayeuse »), de sorte q'il est toujours bon et raisonnable d'être d'accord avec lui ;-)

L'assise est importante en société, vous en conviendrez sans doute, même si les circonstances et la matière des siège n'en savent parfois pas adoucir le propos ;-)

Si, ce plaisir de l'écriture est stupide, tant il me frappe de stupeur et d'étonnement (clin d’œil à Vega46, qui ne dit pas autre chose, je crois, quand il évoque l'étrange étonnement que provoque chez lui l'écriture des aventures de Momo ; je crois que nous sommes tous un peu comme cela sur les sites d'écriture : stupeur et vague sentiment d'incompréhension devant cette (ex)pulsion de mots jetés sur une page ; RêveurLunaire et sa série sur Pépère fait probablement, mais avec une plus grande constance, la même expérience).
 
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glycine

Maître Poète
#4
Une "aventure littéraro-sexuelle" !... C'est vrai qu'une aventure seulement sexuelle, cela aurait été trop commun... sourire
Il est vrai qu'une même passion peut rapprocher...

Vous avez raison : observer la vie offre des sujets inépuisables...

Concernant l'explication de Jeannot, je ne parle pas de l'extrait 1... mais de sa tirade dans l'extrait 2... sourire
Désolée pour la confusion...

Il faut que je cherche si "stupide" et "stupeur" sont de la même famille pour comprendre votre propos
Je viens de chercher... maintenant je comprends ce que vous voulez dire... C'était trop littéraire pour moi... sourire

Merci pour vos explications... Bonne journée
 
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#5
Une "aventure littéraro-sexuelle" !... C'est vrai qu'une aventure seulement sexuelle, cela aurait été trop commun... sourire
Il est vrai qu'une même passion peut rapprocher...

Vous avez raison : observer la vie offre des sujets inépuisables...

Concernant l'explication de Jeannot, je ne parle pas de l'extrait 1... mais de sa tirade dans l'extrait 2... sourire
Désolée pour la confusion...

Il faut que je cherche si "stupide" et "stupeur" sont de la même famille pour comprendre votre propos
Je viens de chercher... maintenant je comprends ce que vous voulez dire... C'était trop littéraire pour moi... sourire

Merci pour vos explications... Bonne journée
;)