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A l'école de la Vie

Joklaire03

Maître Poète
#1
Je suis allée à l’école, comme n’importe quelle enfant,
Mais pour moi mon école ne fut pas simple incident:
Brodée de charme, de rires et d’espérance,
Mon école me mena au-delà de l’enfance…

Car, plus loin que les bancs, le sable et les pierres
J’ai découvert bien plus qu’un amour passager
Apprendre à dire, lire, écrire et faire
N’aurait pas su recoudre mon petit cœur d’acier.

Je suis allée à l’école, comme n’importe qui, oui,
Mais pour moi mon école fut celle de la vie...

Quand on parle de souvenirs d’école, beaucoup trop de pensées se mêlent en moi. Rose pour l’enfance, le chemin caillouteux menant au petit bâtiment de pierre reste parfois morose. Bleues pour les rêves, vertes pour l’espoir et noires pour la peur, ces pensées restent gravées dans les mémoires de dizaines d’enfants.
Entre nous, rien ne nous rassemble, que ces mêmes souvenirs de moments, de dictées et de crayons. Instants de poésie de fin de journées, quand, au soleil baissant, nous écoutions la tête posée sur nos bras croisés les musiques d’ailleurs.
Des sourires, des regards, des parfums et des rêves, des images encore si nettes de ces écoles que je ne saurais lesquelles choisir.

Lors de mes six ans, je découvrais ce beau milieu qui me plut dès les premiers jours. Des semaines simples et heureuses, des débuts sans encombre, jusqu’à ce que mon enfance s'enfuit brusquement. “Sept ans déjà” disait mon père, de cette formule dont il commençait toujours ses lettres d’anniversaire...
Et cette huitième année brisa mon innocence. A partir de ce mois froid, si froid de novembre, je ne voulais plus sortir. Mes amies étaient devenues étrangères, me regardaient de loin quand je suis rentrée de nouveau dans la cour ensablée familière.
Plus de jeux, soudain, plus de rires. J’avais peur de leur regard plein de pitié, j’avais peur de leurs mots qui me feraient souffrir, j’avais peur d’avoir mal, j’avais peur d’affronter la vérité. Un pied devant l’autre pourtant a suffi à y rentrer, mais n’a pas évité ces mots.
Mots durs d’enfant qui ne savent pas même la portée de leurs flèches. Non, je ne peux accuser l’école de m’avoir blessée. Mais l’enfant et la mort ne font pas bon ménage…

Pourtant, la petite fille perdue au fond de son trou noir sans issue a trouvé à ce moment l’un des plus doux bonheurs de sa petite existence.
Dans la classe, j’apprenais et dévorais chaque recoin de savoir que l’on voulait bien me laisser. Mais ensuite, les minutes, longues, lentes, inutiles passaient sans que je n’ai plus rien à dire, rien à penser, rien à faire. Alors, un jour, je pris une feuille et, sans besoin de plume, j’écrivais à l’encre de mon cœur. Inconsciemment, je m’inventais une autre vie, à partir de la mienne.
Une vie où le pire devenait meilleur, où la mort n’était pas si cruelle, ou elle souriait à la vie. Mes petits mots devinrent des petites phrases, les petites phrases devinrent des pages, qui formèrent un cahier. Ma maîtresse le nomma mon cahier d’écrivain, un nom qui me semblait bien étranger à ces gribouillis que j’avais pu faire. Puis on me proposa un jour de le lire à mes camarades en fin de semaine.
Moi, timide et renfermée depuis novembre, petit cœur trop fragile, amas si jeune de pierres esseulées, cela semblait au-dessus de mes forces. Je ne pouvais parler si librement à ma classe qu’à mon papier.
Et pourtant, les mots m’ont aidée. Il me suffisait de les lire.

Quand je relis parfois ces premières pages de ma première histoire, je vois la douleur de l’enfant qui cherchait un secours dans cet espoir. “Les cristaux de Novembre”. Mes mots volaient la réalité, et la rendait plus belle, plus supportable. Ils n’étaient pas la vérité vraie, celle que j’avais dû supporter sur mes frêles épaules, mais ils rêvaient. Et ces rêves m’emmenaient et emmenaient mes camarades plus loin que notre classe, dans les forêts que j’avais créées.
Là bas, je jouais, insouciante des problèmes, de la culpabilité qui me pesait. Là bas, je redevenais la petite fille de mes parents, capables de les câliner et de dire “je t’aime”. Là bas, libre et sereine, j’étais moi, et je sauvais ma petite sœur des griffes de la faucheuse.
Ici, je n’avais rien pu faire, et la solitude me faisait porter des soucis d’adultes.

J’avais besoin de ce voyage pour sortir de ma peine, et ma petite école primaire m’y a emmenée. Dans sa cour vide de si peu d’élèves, les soirs, je chantais en tournant en rond des airs rêveurs. Doux. Tendres. Je me chantais seule, m’imaginant avec cette sœur tant aimée, tant attendue, la berçant de mes chants du soir. Et pourtant, mes airs sans queue ni tête sortaient de moi sans que je m’en rende compte.
Jusqu’à ce qu’un jour quelqu’un m’entende. Lorsqu’elle m’a parlé, cette nouvelle maîtresse, je l’ai peut-être détestée.
Elle rentrait dans mon rêve, elle violait ce petit jardin secret qui n’était qu’à moi et donc j’avais besoin pour survivre. Ces fleurs que je faisais pousser dans mon cœur, qui n’appartenaient qu’à moi, j’avais l’impression qu’elle me les volait. Car, seule dans un malheur qui enveloppait totalement mes parents, je ne pouvais en parler qu’à moi-même. Mais elle m’avait entendue mettre des mots sur mes mélodies inventées, et, peu à peu, l’enfant que j’étais a su pleurer. Enfin. Toutes ces larmes accumulées libérées à la fois peuvent paraître tristes, mais elles restent pour moi la preuve d’une belle confiance qui m’est restée. Ma maîtresse est toujours pour moi celle qui m’a offert ces temps d’oisiveté pendant lesquels la magie d’écrire m’est venue librement, et qui a fait sortir mon chagrin trop lourd pour une enfant de 7 ans.
En parlant d’elle, je souris en me souvenant de ces derniers jours passés à l’école.
Autour de moi reste un grand bruit, des rires, des embrassades.
C’était la fin de l’école, désormais, nous étions grands, sûrs de nous, direction: le collège.
Mais moi, je n’étais pas prête.

Je n’avais pas le courage de me jeter dans l’inconnu, auquel j’avais refusé de penser jusqu’au dernier jour. Alors, quand je les ai tous vu quitter la cour en m’embrassant, en me souhaitant de bonnes vacances, j’avais vu tous leurs visages souriants. Camille, Loïc, Léo, Alexia et Naima partaient le coeur léger vers de nouveaux horizons.
Et moi, je me sentais vide. Vide, et bête de me sentir vide. Ma raison me disait pourtant que la vie me mènerait à des séparations utiles, que je devais grandir et affronter ma vie. Et pourtant, le visage de Delphine qui souriait à ses petits élèves, en leur disant “à l’année prochaine” de sa voix apaisante brisait mon petit cœur trop fragile. Et je rentrais chez moi, traînant des pieds comme les autres les traineraient à la rentrée.
Pourtant, mes belles expériences et rencontres scolaires ne se sont pas arrêtées là.

Dès mes premiers jours de collège, je rencontrais celles qui allaient illuminer mes prochaines années. Ma mémoire ne peut retrouver comment nous nous sommes parlé, mais notre petit groupe s’est rapidement formé. Nous étions si différentes, et pourtant, nous passions notre temps ensemble. Leurs rires et leur belle folie égayaient mon âme parfois trop sage, et je me détendais. Très vite, elles ont vu Claire en la petite fille que j’étais, et ont voulu me libérer de moi-même. Tout pouvait être dit, chaque sujet évoqué, nous passions tant de temps à rire de tout et de rien que j’en oubliais presque mes moments difficiles à la maison. Le collège me libérait, je m’y sentais chez moi, pleinement dans un rêve éveillé. Là, j’ai appris à profiter des instants agréables et simples de la vie. Là, j’ai rencontré des professeurs merveilleux à qui je me suis parfois totalement confiée. A certain, j’ai offert l’image de mon petit cœur meurtri qui avait besoin de parler, simplement de sortir de lui même ces mots qui lui faisaient mal.
Puis est venu le théâtre. Je me rappelle ces moments comme si les vidéos repassaient dans ma tête illuminée d’images colorées. Toutes les filles étaient surexcitées à l’idée de se produire, de jouer, d’être sur scène. Et moi, je riais de leurs projets, auquel je n’avais nulle intention de participer.
Et pourtant, poussée par leur enthousiasme, mes douze ans de timidité se sont retrouvés projetés violemment au sol. Les premiers cours de théâtre furent un véritable calvaire dont je sortais honteuse et déçue de moi-même. L’adolescente qui avait si honte de son corps, qui n'osait même pas parler devant sa classe allait-elle jouer? Parler? Crier? S’exprimer? Oser être?

Très vite, j’ai voulu abandonner. Et c’est après en avoir parlé en groupe que nous nous sommes retrouvées les filles et moi à faire des “cours de marche” dans les longs couloirs du collège Jules Vallès. Si peu sûre de moi, Ninon me montrait l’exemple. Je devais assurer ma démarche, comme si j’étais prête à m’aimer moi même… Et nos rires s’envolaient par les fenêtres du bâtiment bleu et blanc. Et nos histoires s’écrivaient dans cette école en même temps. Au théâtre, je me suis apprise. Les exercices me semblaient toujours difficiles, mais j’étais accompagnée. Sur la longue route vers moi même, je marchais trois ans sur ce chemin. Je découvrais les expressions de mes sentiments, j’apprenais à oser, à rire, à prendre du temps pour me relâcher. Moi qui ne pensait les minutes que pour être utilisées…
Je me rappelle nos fous rires avec nos professeurs, des disputes violentes aussi, des pleurs et de la peur des représentations. Je revois la salle pleine de chaises vides, la chaleur suffocante des projecteurs. Et, visitant la scène comme un pèlerin en recherche, je recevais cette lumière encore une fois comme une violence. Moi qui aimais vivre dans l’ombre, je me retrouvais projetée loin, devant, face à ceux qui viendraient nous voir. Et j’avais peur.

Et toujours, revient dans ma mémoire la voix blagueuse de Mathilde, qui, devenue soudainement sérieuse, me glissait: “Tu ne viens pas pour toi, tu t’offres à eux. Le théâtre, Claire, c’est donner de l’émotion. Tu en as beaucoup en toi, ce serait dommage de tout garder, non?”.
Alors la pièce est devenue différente.
Toujours aussi effrayante, mais en même temps accueillante. Avec la boule au ventre, je me sentais prête à leur offrir mes émotions, à leur donner de la sensibilité en partage.
Quand je revois ces vidéos où l’on se reconnaît à peine, je ne trouve pas que j’ai spécialement bien joué ce jour là. Mathilde était toujours aussi drôle, se disputant avec Romane, et Paul, dans son rôle sérieux, contrastait avec la réalité. Moi, je donnais seulement l’impression d’être moi. Et c’était bien ce que je ressentais.
A la fin de ce spectacle, fin d’année de cinquième, je croyais être arrivée au bout de ce que je pouvais faire. J’étais heureuse, en me retournant, du chemin parcouru, des feuilles noircies de ma vie et des liens créés. Je ne savais pas ce qui m'attendait…

On ne découvre ses passions que grâce aux autres. Ou du moins, cette vérité s’applique pour moi. Il me suffit de penser à ce jour de début d’année de quatrième. Nous étions toutes assises dans la cour, en cercle, comme nous aimions le faire Et les filles, qui faisaient du chant et avaient une voix superbe, se sont mises à chanter. L’air s’élevait, il transportait, il m'envoûtait. Comme je l’ai toujours été par la musique. Et, oubliant sur l’instant de cacher ma voix, je me laissais entraîner.
Ce chant était Amazing Grace, et il m'amenait les larmes aux yeux. Les notes pures, les mots doux et rassurants, tout parlait à mon cœur. Je vibrais au sons des vibratos, je montais au ciel comme ces notes, et prononçait chaque mot avec une sorte de dévotion. Et, à la fin, la dernière note descendue, on me regardait. Ma voix était sortie comme par magie, une voix que je ne connaissais même pas. Sur un sourire, je rougissais comme à mon habitude, repoussant les compliments injustifiés. Et je ne m’attendais pas au coup de théâtre qui eut lieu, à notre prochain cours.
Alors que nous commencions à trouver des rôles pour la pièce que nous avions décidé d’écrire, Mathilde s'écria au milieu du groupe: “Madame, il faut un rôle chanté pour Claire”...
J’aurais voulu fondre. Purement. Simplement. Disparaître du dessus de la Terre. Mais malgré mes prières ferventes à ce sujet, rien n’eut lieu et ma gêne se trouvait étalée au grand jour. Madame M, avec son sourire doux et encourageant,, Madame M. me regardait elle aussi. Je partageais beaucoup de secrets avec elle, beaucoup de mots aussi. Elle me disait que je lui faisais penser à elle, que ma timidité, je verrais, se transformerait en force un jour. Alors, quand elle me demanda de chanter pour elle, j’oubliai les autres. Mon esprit fit le vide de cette vingtaine de regards sur moi, de ces sons qu’ils allaient juger. Et, les mains tremblantes, j’attendais les premières notes de Imagine.
De cela, plus aucun souvenir. Sauf l’émotion. Les larmes de la fin, de mes deux professeurs, et des filles, qui venaient déjà me câliner.
Au spectacle de cette année là, et de la suivante, j’eus la peur normale partagée par les acteurs avant une représentation. Mais j’étais heureuse de partager mes sentiments, heureuse que ces notes de Imagine, You raise me up ou encore Lettre à France fassent couler ces larmes. Et je souriais de les voir couler sur les joues du public, de mes amies et de mes professeurs, comme sur les miennes. Pas des larmes de tristesse, mais des perles d’émotion que j’avais la chance de voir dans leurs yeux.

L’école fut pour moi une belle et grande mosaïque de souvenirs. Des petits carrés, plus ou moins de même taille, qui forment une frise immense de joies, de peurs et de rencontres.
A l’école, nous avons toutes été bien au-delà d’apprendre.
Nous nous sommes apprises. L’école a libéré en moi des ressources inconnues, oubliées, laissées en friche. La musique, cette force qui fait sortir de moi tout ce que je peux donner. Désormais, je n’en ai plus peur. Les mots, qui m’expriment plus que moi même, qui courent si vite sur le papier que je ne peux plus les retenir. L’amour, le courage de s’attacher et d’aimer entièrement, le partage. Mes écoles furent celles de la Vie.
 

Agatha

Maître Poète
#2
merci pour cette confidence
en effet c'est là que se forment les racines de la vie
on s'en aperçoit plus tard
moi aussi l'école m'a sauvée